Avec 7 millions d’euros de budget, 73 000 licenciés et des recettes marketing encore limitées, la Fédération Française de Roller et Skateboard (FFRS) veut muscler son modèle économique. Son président, Boris Darlet, entend mieux valoriser les multiples disciplines proposées, créer de nouveaux actifs commerciaux et structurer une plateforme de marque autour du “skating”. Cette stratégie passe aussi par le développement de compétitions propriétaires ou même par une possible structure commerciale dédiée.
Dans ce contexte, la fédération, présente sur les Jeux d’été et d’hiver, veut également élargir son périmètre sportif. Déjà délégataire du patinage de vitesse longue piste, elle souhaite récupérer le short-track afin de réunir sous une même gouvernance le patinage de vitesse sur roues et sur glace. Une logique de filière qui doit aussi permettre la création de valeur. Dans cet interview exclusive, Boris Darlet révèle aussi que la France va, à la demande de World Skating, accueillir une manche de Coupe du monde de skateboard au printemps 2028, à Paris ou en région parisienne.
Vous êtes ce week-end au Paraguay, où se tient la 5ᵉ édition des World Skate Games, du 2 au 18 octobre 2026 à Asunción. Quels sont les enjeux sportifs pour la délégation française ?
Boris Darlet : « Nous nous sommes fixé pour objectif d’être dans le Top 3 mondial, comme en 2017 à Nanjing, en Chine. La France avait terminé première en 2022 à Buenos Aires, en Argentine, chez les seniors hommes, puis quatrième en Italie en 2024. Cette année, nous avons l’ambition de monter sur le podium au tableau des médailles seniors, hommes et femmes. »
Comment conserver ce rang mondial ?
B.D. : « Nous sommes dans la même logique que les équipes de France aux Jeux olympiques. Pour les Jeux d’hiver, par exemple, les Pays-Bas peuvent rafler les médailles dans une ou deux disciplines. La France a, elle aussi, ses disciplines de prédilection, comme le biathlon, mais elle remporte également des médailles ailleurs. Notre fédération est forte dans des disciplines qui distribuent beaucoup de médailles, comme le roller course, mais cela ne suffit pas pour figurer parmi les meilleures nations mondiales au classement général. Nous avons aussi une forte capacité de performance en trottinette, en roller freestyle, en park ou dans les disciplines collectives. C’est la force de notre délégation : être performante sur un large spectre de disciplines. Le modèle français est assez singulier sur ce point. Peu de pays sont capables d’aligner autant d’athlètes dans autant de disciplines. En Europe, il y a l’Italie, l’Espagne et, dans une moindre mesure, l’Allemagne. Mais, sur les 14 disciplines, la plupart des autres nations présentent beaucoup de lacunes et se concentrent finalement sur trois ou quatre disciplines fortes. Nous sommes une nation très influente dans l’univers du roller, du skateboard et de la trottinette grâce à notre capacité à nous engager dans quasiment toutes les disciplines. Il n’y a qu’une seule exception : le roller de descente. »
Ces World Skate Games vont aussi permettre de décrocher des places pour les Jeux de Los Angeles 2028.
B.D. : « Oui, mais ce n’est que le début de la course à la qualification olympique pour nos deux disciplines, le skateboard street et le park, ou “bowl”. Nous démarrons la saison qualificative avec cette étape à Asunción, ce qui en fait un événement dans l’événement. Nous entrons pleinement dans le cycle des Jeux de Los Angeles 2028. »
Quelles sont les chances des athlètes français de décrocher un ticket olympique ?
B.D. : « Nous avons des chances dans les deux disciplines olympiques, chez les hommes comme chez les femmes. En skateboard street, nous comptons des athlètes parmi les meilleurs mondiaux et nous disposons d’une belle réserve d’espoirs. Une athlète comme Lucie Schoonheere entre dans le Top 10 mondial et continue de progresser. Nous avons une génération très intéressante. En park, nous manquons aujourd’hui d’un athlète très fort, mais nous avons fait le choix de pousser des espoirs capables de rejoindre l’élite mondiale en vue d’autres échéances olympiques, comme Brisbane en 2032. »
Combien de licenciés la fédération revendique-t-elle ?
B.D. : « Nous comptons 930 clubs et un peu plus de 73 000 licenciés. La première pratique en nombre de licences est le roller inline, c’est-à-dire le roller hockey, devant le roller derby, une discipline collective très féminine, puis le patinage de loisir, notamment la randonnée urbaine. Le roller artistique rassemble également une importante communauté, avec sa partie compétition et le roller dance, porté par la mouvance disco roller. Il arrive en quatrième position, devant le roller course et les disciplines de park comme le skateboard, la trottinette et le roller. Ces trois disciplines forment une communauté importante, mais éclatée entre trois engins. »
Une nouvelle plateforme de marque
Avez-vous toujours l’objectif d’atteindre le cap des 100 000 licenciés ?
B.D. : « Nos 930 clubs sont déjà bien remplis. Nous avons engagé une réflexion pour refondre le modèle des licences afin d’atteindre cet objectif de 100 000 licenciés. Notre force est de parvenir à conserver nos licenciés assez longtemps grâce à notre offre de compétitions, mais aussi de toucher les jeunes très tôt. Le premier achat d’une trottinette intervient vers 4 ans. En grandissant, l’enfant passe au roller, puis au skateboard à l’adolescence. La fédération est bien placée pour répondre aux attentes des parents qui souhaitent transmettre aux enfants des notions d’équilibre et de sécurité dans leurs déplacements. Mais cela implique d’aller au contact des écoles maternelles et primaires pour proposer nos services. Les pratiques de loisir se développent bien, tout comme les communautés de park, qui comptent entre 8 000 et 10 000 licenciés. Pour développer cette pratique de loisir, nous nous appuyons sur trois leviers principaux : l’activation des lieux de pratique libre, car nous estimons que les skateparks en accès libre nécessitent tout de même une forme de régulation assurée par les clubs ; nos écoles de roller, dès l’âge de 4 ans, pour transmettre les valeurs de liberté, de créativité, d’équilibre et de renforcement musculaire ; et enfin des interventions directes dans les écoles maternelles et primaires, où les trottinettes sont désormais plus nombreuses que les vélos. »
Quel est le budget de la fédération ?
B.D. : « Nous venons de valider un budget de 7 millions d’euros. Notre plateforme fédérale s’équilibre grâce aux recettes liées à l’activité sportive et aux compétitions. Le produit des licences représente la moitié du budget. Un quart provient des subventions publiques consacrées à la performance ou au développement, et le dernier quart des produits liés aux compétitions et à certaines activités de loisir. »
Les recettes marketing sont très faibles alors que vos disciplines rassemblent une population jeune susceptible d’intéresser les marques. Comment l’expliquez-vous ?
B.D. : « Notre univers conserve encore une culture très associative. Mais nous voulons investir dans nos disciplines et y créer de la valeur. Pour cela, nous allons agir sur deux leviers. D’abord, en créant et en développant nos propres compétitions, avec des rendez-vous identifiés et portés par la fédération, qui deviennent de véritables actifs pour nos disciplines. Le short-track en sera le candidat naturel : c’est autour de lui que nous structurerons notre relation avec l’ISU, dans le cadre de la reconnaissance de la FFRS comme membre pour le patinage de vitesse. Ensuite, nous voulons obtenir une meilleure reconnaissance de notre rôle auprès des organisateurs privés. Ils réalisent un travail remarquable et nous voulons continuer à travailler avec eux, mais dans une relation plus équilibrée, où la fédération, qui forme les athlètes et structure la pratique, trouve toute sa place. »
Quels moyens allez-vous utiliser ?
B.D. : « C’est justement le sens de la nouvelle plateforme de marque que je souhaite voir naître autour du skating. Ce n’est pas d’abord une démarche d’image. Le skating correspond à notre vision du développement de ces pratiques, qui partagent les mêmes fondamentaux et entre lesquelles les athlètes circulent naturellement. Ce sont des disciplines à très fort potentiel qui restent, vous l’avez dit, encore insuffisamment valorisées. En les réunissant sous une même bannière, nous gagnerons en lisibilité, avec des messages plus cohérents et, par conséquent, davantage d’attractivité, notamment auprès des sponsors et des partenaires. »
La Fédération Française de Roller et Skateboard est donc candidate à reprendre la délégation du short-track en patinage sur glace, après avoir obtenu celle de la longue piste ?
B.D. : « Oui. L’enjeu de notre demande est de mettre en cohérence l’ensemble du patinage de vitesse, sur roues comme sur glace, et de recréer un écosystème complet, de la pratique amateur jusqu’au plus haut niveau olympique. Notre fédération est prête à s’engager et à mettre des moyens pour donner à cette discipline l’élan qu’elle mérite. Un écosystème cohérent crée de la valeur. Et cette valeur, nous la réinvestirons dans nos clubs, nos licenciés et nos futurs champions. »
Envisagez-vous pour cela la création d’une filiale commerciale, peut-être avec un acteur privé extérieur ?
B.D. : « C’est effectivement une piste que nous avons ouverte, notamment dans la perspective d’accueillir une épreuve de Coupe du monde de skateboard en France. Ce serait à Paris ou en région parisienne, à la demande de World Skate. Mais il ne faudra pas, pour cela, mettre en péril financièrement la fédération, notamment en raison des frais demandés par World Skate. Je compte gérer cette fédération en bon père de famille, sans être téméraire. Nous avons étudié, avec des partenaires, la création d’une entité commerciale d’un point de vue juridique et économique. Il reste à trouver le bon modèle. Je ne souhaite pas que notre fédération connaisse les mêmes difficultés financières que d’autres fédérations en France. »
“Rendons le patinage de vitesse visible”
À quelle échéance la Fédération internationale vous a-t-elle demandé d’organiser cette manche de Coupe du monde ?
B.D. : « L’idée serait de l’organiser en 2028. Le scénario idéal consisterait à terminer le circuit de qualification olympique à Paris avant d’enchaîner sur les épreuves suivantes, et notamment les Jeux de Los Angeles. Au Paraguay, je vais justement évoquer ce point avec World Skate. Il va falloir aller vite, mais, je le répète, en tenant compte des contraintes financières. »
Concernant la présence de la fédération dans les sports d’hiver, envisagez-vous, à terme, la construction en France d’un équipement dédié à la longue piste ?
B.D. : « La France n’est effectivement pas dotée d’un tel équipement. Dans la perspective des Jeux d’hiver 2030, nous avons travaillé sur trois hypothèses : l’installation d’un anneau temporaire en France, la construction d’un équipement permanent ou une externalisation. C’est cette dernière solution qui a été retenue, aux Pays-Bas, grâce aux très bonnes relations que nous entretenons avec la fédération néerlandaise. Pour la suite, ma conviction est que les décideurs ne construiront pas un anneau sans un réel engouement populaire préalable. Rendons d’abord la discipline visible en France et mettons nos athlètes au contact du public, comme cela s’est fait dans le biathlon. Ensuite, et seulement ensuite, nous pourrons porter le dossier de cet équipement auprès des décideurs. »
Craignez-vous une baisse du budget consacré au sport ?
B.D. : « En tout cas, je suis très inquiet de la manière dont on traite le sport en France et de la facilité avec laquelle les décideurs publics touchent à ces budgets. Le mouvement sportif associatif est un vecteur essentiel de lien social et de vivre-ensemble. Il permet de recréer du commun, au-delà des logiques identitaires. Réduire les moyens consacrés au sport traduit, selon moi, une forme de déconnexion et une méconnaissance totale de ce qui se joue sur le terrain. »
Si vous aviez les candidats à l’élection présidentielle face à vous, quels mots utiliseriez-vous pour les convaincre de l’intérêt d’investir dans le sport ?
B.D. : « Je leur dirais que le sport est le “club des résilients anonymes”. Dans une société de plus en plus tendue et concurrentielle, les gens viennent apaiser leurs maux du quotidien, de manière anonyme, dans les clubs de sport. Le sport favorise le lien social au quotidien, permet de dépasser les tensions identitaires et aide chacun à se remettre en mouvement grâce à l’encadrement des coachs. Comme le disait Jean-Louis Borloo, il faut laisser le mouvement sportif travailler tranquillement, sans venir tout compliquer. »
Entretien : Bruno Fraioli
© Sport Business Club – Octobre 2026