Le triathlon français nage en plein bonheur. Portée par les performances de Cassandre Beaugrand et d’Alexis Hanquinquant aux Jeux de Paris 2024, la Fédération Française de Triathlon (FF Tri) revendique une place de leader mondial. Cette réussite sportive s’accompagne d’un record de licenciés, désormais plus de 75 000, et d’un engouement pour les disciplines enchaînées. La fédération compte aussi 280 000 licences d’un jour. Au total, plus de 350 000 pratiquants participent à cette dynamique. Mais derrière ces résultats, les défis restent nombreux : infrastructures, féminisation, développement des clubs et préparation des Jeux olympiques de Los Angeles 2028.
Sur le plan économique, l’après-Paris 2024 ouvre une période plus incertaine. Les marques privilégient davantage les contrats individuels avec les athlètes, obligeant la fédération à adapter son modèle commercial. Dans un contexte de baisse annoncée des crédits publics consacrés au sport, Cédric Gosse défend une stratégie fondée sur la performance, la mixité et la diversification des ressources. Le président de la FF Tri a détaillé ses ambitions à Sport Business Club.
Aujourd’hui, peut-on dire que le triathlon français est le numéro 1 mondial ?
Cédric Gosse : « Oui. La Fédération française de triathlon est leader au niveau mondial en termes de résultats sportifs. Quand on regarde nos résultats aux derniers Jeux olympiques et aux Championnats du monde qui viennent de se dérouler, les autres fédérations nationales ont été vraiment marquées par la densité de notre équipe de France et celle de nos résultats. »
Qu’est-ce qui explique ce résultat ?
C.G. : « C’est le fruit d’un travail entrepris depuis plusieurs années et qui s’est construit dans le temps. J’ai personnellement la chance d’en recueillir les fruits. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas impulsé de nouvelles choses avec mes équipes. Un virage a été pris en 2012 avec l’arrivée de Franck Bignet comme DTN et le développement d’une culture de la performance au sein de notre fédération. Celle-ci va dicter notre processus de formation, avec notamment la labellisation des écoles de triathlon, l’enseignement et toute la structuration du haut niveau. La performance a été placée au centre, et non plus l’athlète. Cela a été un vrai changement de paradigme. En plaçant l’athlète au centre, le raisonnement se fait en termes de confort pour lui. En plaçant la performance au centre, on tient toujours compte de l’athlète, mais avec une seule chose qui dicte les choix : la performance. Ainsi, toutes les demandes de l’athlète, comme le fait de vivre à l’étranger ou de s’entraîner avec un groupe spécifique, passent par la DTN qui les évalue : ces demandes sont-elles cohérentes avec la recherche de performance ou pas ? Nous sommes parfois capables de dire non. »
Rester dans l’élite mondiale, ce n’est pas le plus difficile, en fait ?
C.G. : « Évidemment. On peut se féliciter de ce niveau de résultats et célébrer tous ces bons moments. Mais il convient aussi de rester humble et de continuer à travailler. Trois valeurs me guident : l’ambition, l’humilité et le travail. Le plus dur, effectivement, c’est de rester au sommet. Et peut-être même de faire encore mieux. »
Le haut niveau, ce sommet de la pyramide, est-il bien la locomotive qui entraîne tout le reste de la pratique ?
C.G. : « Oui. Et d’ailleurs, le haut niveau ne s’oppose pas au développement : il y contribue fortement. C’est une vraie locomotive qui donne de la fierté et un sentiment d’appartenance à une fédération qui gagne. Sur le terrain, je vois des licenciés fiers d’appartenir à notre fédération, qui obtient ces résultats. Cela contribue à une vraie dynamique positive. »
Vous avez atteint un record de licences, avec plus de 75 000 licenciés. Qu’est-ce qui explique cet engouement ?
C.G. : « Il y a, bien sûr, nos résultats qui nous apportent de la visibilité. Mais le triathlon bénéficie aussi de la dynamique autour des sports outdoor, de la nature et du fait que nous soyons une discipline multisport, avec trois sports en un seul. Et puis, au triathlon, on ne se bat pas contre les autres : le triathlon, c’est avant tout un défi envers soi-même, centré sur le dépassement personnel et le sport-santé. »
“Cassandre Beaugrand est un vrai modèle pour les jeunes filles”
Les structures actuelles peuvent-elles absorber cet afflux, notamment au niveau des créneaux en piscine ?
C.G. : « En Île-de-France, la pression sur les équipements sportifs est forte, mais cela est moins vrai dans d’autres ligues. La moyenne française est de 69 à 70 licenciés par club, ce qui nous laisse encore une marge d’accueil. De plus, nous développons la diversification de la pratique avec les disciplines enchaînées, comme le duathlon ou le Run and Bike. Cela permet d’ouvrir d’autres créneaux d’entraînement ne nécessitant pas obligatoirement la natation. »
La fédération délivre beaucoup de licences d’un jour pour une compétition. Votre enjeu n’est-il pas de transformer ces pratiquants occasionnels en licenciés annuels ?
C.G. : « Non, ce n’est pas tellement un enjeu majeur pour nous. En plus de nos 75 000 licenciés annuels, nous enregistrons effectivement 280 000 Licences Expérience, ce qui porte le nombre de pratiquants à plus de 350 000. Mais ce public-là recherche aussi une certaine liberté. Ces pratiquants ne veulent pas forcément entrer dans un cadre fédéral avec les contraintes d’un club. Les deux modes de pratique peuvent parfaitement cohabiter. »
Concernant la féminisation, plus d’un tiers des licenciés sont des femmes. Comment cette part évolue-t-elle ?
C.G. : « En dix ans, nous avons doublé le nombre de nos licenciées pour atteindre 33 % des effectifs. Dans le même temps, nous avons obtenu la parité chez nos élus. Je préfère parler d’un plan mixité plutôt que d’un plan féminisation. Ainsi, nous proposons des formes adaptées pour nos compétitions : certaines femmes souhaitent être au milieu des hommes sur les départs, tandis que d’autres préfèrent des départs réservés aux féminines. »
La notoriété de Cassandre Beaugrand a-t-elle eu un effet de levier ?
C.G. : « Elle est un vrai modèle. Après les Jeux olympiques de Paris 2024, de nombreuses jeunes filles sont arrivées dans les clubs en parlant de Cassandre. Nous avons mesuré un “effet JO” immédiat avec 6 à 7 % d’augmentation des licences, particulièrement chez les jeunes et les féminines. »
Vos deux têtes d’affiche sont une femme, Cassandre Beaugrand, et un para-athlète, Alexis Hanquinquant. Quel message cela renvoie-t-il ?
C.G. : « C’est une formidable image de mixité et une immense fierté. Depuis que nous avons la délégation du paratriathlon, en 2017, nous y avons consacré d’importants moyens, proportionnellement plus que pour l’équipe olympique. Pour nous, il n’y a qu’une seule équipe de France. »
Quelles sont les pistes pour augmenter les recettes commerciales et le sponsoring après Paris 2024 ?
C.G. : « L’après-JO est complexe. Nous constatons que les marques privilégient désormais le partenariat individuel direct avec l’athlète plutôt qu’avec l’institution fédérale de référence. C’est dommage, car la performance d’une athlète comme Cassandre Beaugrand repose sur tout un écosystème dont elle a profité : entraîneurs, clubs, bénévoles… Du coup, nous avons fait évoluer notre stratégie marketing pour aller vers un modèle plus ouvert. Nous allons davantage travailler avec des apporteurs d’affaires pour rester agiles et réactifs face aux évolutions du marché. »
“Une fédération sportive a un rôle sociétal majeur”
La Fédération française de triathlon est-elle en concurrence avec les organisateurs privés comme Ironman ?
C.G. : « Non, il y a de la place pour tout le monde. Les organisateurs privés ont une force de frappe en communication qui permet de faire rayonner le triathlon. La fédération entretient de très bons contacts avec Ironman, qui affilie ses épreuves chez nous. Nous avons des intérêts communs. »
Pourquoi estimez-vous que la responsabilité sociétale des organisations (RSO) est désormais essentielle ?
C.G. : « Une fédération a un rôle sociétal majeur autour de beaucoup de volets : éducation, santé, lutte contre le dopage et contre les violences sexuelles et sexistes. Par exemple, sur le plan environnemental, nos épreuves se déroulent en milieu naturel et, du coup, le triathlon est directement impacté par le réchauffement climatique : baisse du niveau des plans d’eau, qualité de l’eau… Nous intégrons cette sensibilisation dans nos formations, appliquons la tolérance zéro sur le jet de déchets en course, avec mise hors course, et organisons des opérations de nettoyage de sites. »
Comment se prépare l’échéance des Jeux olympiques de Los Angeles 2028 ?
C.G. : « La préparation est déjà lancée. Nous sommes très bien accompagnés par l’Agence nationale du sport (ANS). Notre ambition reste de faire aussi bien, voire mieux qu’à Paris. Nous répétons les scénarios deux ans à l’avance avec repérage des sites et des stages, afin d’éviter toute mauvaise surprise. Nous accueillerons aussi une épreuve internationale à Quiberon (56), où les conditions de natation sont quasi identiques à celles que nous aurons à Los Angeles. »
Le budget des sports dans le projet de loi de finances pour 2027 est en baisse. Qu’en pensez-vous ?
C.G. : « Après la parenthèse enchantée de Paris 2024, baisser le budget du sport est incompréhensible quand on voit son impact sur la cohésion sociale, la santé, l’économie et la fierté nationale. Sachant que 1 euro investi dans le sport représente 13 euros d’économies de dépenses publiques, il est regrettable que les politiques ne s’en saisissent pas comme d’une vraie politique publique. »
Le mouvement sportif ne devrait-il pas montrer plus fortement sa colère ?
C.G. : « Le mouvement sportif se débrouille souvent avec des “bouts de chandelle” et obtient malgré tout des résultats exceptionnels. Avec 17 millions de licenciés et des millions de bénévoles, le monde sportif représente pourtant une force considérable. C’est un poids sur lequel nous devrions apprendre à mieux nous appuyer pour faire entendre notre voix. »
Entretien : Bruno Fraioli
© Sport Business Club – Octobre 2026