Saisir une émotion, anticiper un geste et déclencher au bon moment. Depuis près de trente ans, Catherine Steenkeste parcourt les terrains de sport, appareil photo en main. Après avoir débuté aux États-Unis, notamment dans l’univers de la NBA, la photographe française, qui a reçu une baggue de la NBA, a couvert les plus grands événements sportifs, dont les Jeux olympiques de Paris 2024.
Indépendante mais collaboratrice de grandes agences internationales comme Getty Images et Reuters, elle a vu son métier profondément évoluer avec l’arrivée du numérique. Mais elle reste attachée à une pratique traditionnelle, privilégiant l’anticipation à la multiplication des clichés. Au Sportel à Monaco, où elle était juré des Sportel Awards, elle revient pour SportBusiness.Club, sur les coulisses de son métier, ses relations avec les athlètes et la place encore limitée des femmes dans la photographie sportive.
Quelle est la recette d’une bonne photo de sport ?
C.S. : « Réussir une photo de sport, c’est capturer le momentum. C’est saisir l’action au millième de seconde près, au sommet du geste, dans l’intensité d’un regard, d’une déception ou d’une victoire. C’est immortaliser l’instant le plus fort de l’événement. Pour moi, une grande photo de sport doit obligatoirement transmettre une émotion et susciter un écho chez celui qui la contemple. »
Est-ce nécessairement une photo prise en compétition ?
C.S. : « Pas du tout. Cela peut être un cliché pris à l’entraînement ou lors du tournoi du samedi de votre enfant. Les grandes photos de sport se trouvent partout, pas uniquement sur les terrains professionnels. »
Depuis vos débuts, le métier a beaucoup évolué, notamment sur le plan matériel. Vous êtes passée au tout numérique. Qu’est-ce que cela a changé dans votre travail ?
C.S. : « Le principal avantage réside dans la rapidité de transmission. Désormais, nous envoyons les clichés en direct pendant les rencontres. On presse un bouton et l’image part instantanément. Si un éditeur prend le relais pour ajouter la légende et traiter la photo, elle peut être diffusée dans la presse dans la minute, voire la seconde qui suit. C’est particulièrement frappant lors des Jeux olympiques ou pour les grandes agences comme Reuters, Getty ou l’AFP. »
Mais dans ce cas, la photo ne vous appartient plus vraiment au moment du choix. Alors qu’avant vous sélectionniez vos clichés, est-ce toujours le cas ?
C.S. : « En général, oui. Lorsque nous travaillons avec un éditeur, et la plupart sont particulièrement chevronnés, il sait identifier l’image la plus percutante de la série. Et quand un photographe n’a pas d’éditeur, il choisit lui-même ses meilleures épreuves. Pour ma part, étant de l’ancienne école, je déclenche très peu. Je sais anticiper mon moment, ce qui simplifie grandement la sélection. »
Comme si vous travailliez encore avec une pellicule de 36 poses ?
C.S. : « C’est tout à fait cela ! Si je travaillais comme à l’époque, je ressortirais d’un match avec 72 photos grand maximum. Aujourd’hui, selon les enjeux, je réalise entre 400 et 2 000 clichés, alors que d’autres photographes montent bien plus haut en déclenchant à 60 images par seconde. Je refuse cette approche car cela revient à faire de la vidéo. J’aime choisir l’instant précis. Sinon, le métier perd toute sa saveur. Les plus jeunes vous diraient sans doute le contraire, mais je revendique pleinement ce côté old school. »
Et les jeunes photographes ont aussi souvent les yeux rivés sur l’écran plutôt que dans le viseur…
C.S. : « Ils ne regardent même plus l’écran de la même façon. Les photographes traditionnels gardent l’œil collé à l’œilleton, tandis que les plus jeunes tiennent l’appareil à 20 centimètres d’eux en fixant l’écran. Cela prend plus d’espace, gêne parfois les anciens sur le bord du terrain et traduit une manière totalement différente de travailler. »
La relation avec les athlètes a-t-elle également changé ?
C.S. : « C’est difficile à évaluer. À l’époque, j’étais au plus près des joueurs lorsque je couvrais la NBA, puis à mon retour en France en collaborant directement avec eux, pour les clubs, la Fédération ou la Ligue. J’étais très présente aux entraînements. Aujourd’hui, couvrant principalement des matchs de football, nous arrivons, faisons le match et repartons. En tant que photographe, il y a moins d’interactions spontanées. Il faudrait poser la question à un photographe dédié à un club, mais je pense que le fond reste le même : quand les athlètes apprécient un photographe qui réalise de belles images, ils sont reconnaissants et curieux de voir le résultat. Certains sportifs sont d’ailleurs devenus des amis à qui j’ai transmis les bases de la photo, notamment Boris Diaw, ancien capitaine de l’équipe de France de basket-ball et joueur des Spurs. Je lui ai appris la technique et il est devenu excellent, même si son univers est plutôt la photographie animalière. »
L’accès aux athlètes pour réaliser des portraits de leur quotidien est-il devenu plus difficile ?
C.S. : « Lorsqu’une équipe ouvre les portes des vestiaires, du bus avant les matchs ou des repas de groupe, c’est formidable, car c’est exactement ce que le public a envie de découvrir. Toutefois, les structures n’ouvrent pas leurs portes à tout le monde. Elles privilégient généralement leur photographe officiel, ce qui est logique. Lorsque je réalisais des reportages individuels pour L’Équipe Magazine avec de grands joueurs NBA, je demandais à mes confrères de la NBA de me réserver un accès privilégié, et la porte s’ouvrait quasi systématiquement. »
Avez-vous des disciplines de prédilection où votre expérience vous rend plus performante ?
C.S. : « Absolument. Venant du basket, c’est une discipline que je pourrais couvrir les yeux fermés. J’adore photographier le basket, ainsi que le football que je couvre depuis près de 15 ans, le handball et le volley-ball, essentiellement les sports collectifs. »
Votre expérience vous permet-elle d’anticiper le déroulement du jeu ?
C.S. : « C’est la clé : il faut continuellement anticiper et bien connaître la discipline. Lors des Jeux olympiques d’hiver à Milan (Italie), lorsque je me suis retrouvée sur le patinage artistique ou le short-track, j’étais un peu déstabilisée au départ. Mais un photographe de sport chevronné retrouve ses repères en quelques minutes. Au patinage artistique, quand le partenaire est propulsé dans les airs, il faut savoir où porter son regard, mais nous savons nous adapter. »
Un photographe de sport possède des compétences transversales. Auriez-vous pu être photographe de guerre ou couvrir des manifestations ?
C.S. : « Le reportage de guerre m’aurait vraiment attirée au début. Mais avec le recul et l’évolution des récents conflits, c’est devenu encore plus dangereux aujourd’hui car la presse est directement ciblée, malgré la chasuble. Quant aux manifestations, je n’ai jamais tenté l’expérience. Étant indépendante, je dois préserver mon matériel et mon intégrité physique : je n’ai pas d’agence derrière moi pour remplacer mes boîtiers ou me couvrir en cas d’accident. Je travaille pour de grands acteurs comme Getty Images, Reuters ou la NBA, mais je suis freelance. S’il m’arrive quelque chose, tout s’arrête. »
Le métier de photographe de sport s’est-il féminisé ?
C.S. : « Les choses bougent, mais nous sommes encore très loin de la parité. Aux derniers Jeux olympiques, il n’y avait que 13 % de femmes photographes. Quand j’ai débuté aux États-Unis à la fin des années 90, puis à mon retour en France en 2005, j’étais quasiment la seule. Aujourd’hui encore, il faut parfois faire sa place fermement. Mais je vois de plus en plus de jeunes femmes se lancer, ce qui me fait très plaisir car je me suis longtemps sentie isolée. »
Les femmes apportent-elles une sensibilité différente à la photographie sportive ?
C.S. : « Sur un terrain, nous assistons tous à la même action, même si nous ne déclenchons pas au même millième de seconde. Mais j’aime à penser qu’une femme apporte une touche de délicatesse et de poésie. Par exemple, lors des JO, ma photo de Guerschon Yabusele dunkant sur LeBron James a reçu le premier prix de l’UJSF et de Paris 2024. Pourtant, nous étions une vingtaine de photographes de mon côté du terrain, et ma prise de vue (avec celle du robot aérien de L’Équipe) a été la seule à capter parfaitement l’action sans couper les pieds des joueurs. C’est peut-être la preuve qu’une touche de sensibilité et de métier fait toute la différence ! »
© SportBusiness.Club – Octobre 2026