Diplômée d’HEC, passée par le planning stratégique dans la publicité et tout juste promue au grade d’Officier de la Légion d’Honneur, Elisabeth Laville a, en 1993, fondé Utopies, un cabinet pionnier du conseil en développement durable. La Coupe du Monde masculine de football 2026 lui offre un cas d’étude inédit : une compétition étendue à trois pays, 16 villes hôtes et 104 rencontres. Un événement XXL où l’impact environnemental se joue d’abord dans les déplacements des équipes et des spectateurs.
Qu’évoque pour vous la Coupe du Monde de football ?
Elisabeth Laville : « Je suis née en 1966 et dans mon enfance, j’avais une petite tendresse pour Pelé et le Brésil. Sinon, j’ai des souvenirs liés à mon père qui est fan de foot. Je me rappelle qu’il fallait s’équiper en télé lors de deux événements : la première fois quand l’homme a marché sur la Lune, et la seconde fois pour regarder la Coupe du Monde. Plus tard, comme tous les Parisiens et les Français, j’ai le souvenir de 1998 et du titre mondial des Bleus ».
Peut-on considérer que la Coupe du Monde 2026 est l’une des éditions les plus impactantes pour l’environnement ?
E.L. : « Intuitivement, c’est clairement l’une des éditions les plus exigeantes sur le plan environnemental en raison de son format. Le problème n’est pas le foot en lui-même, mais l’explosion des mobilités qu’entraîne une compétition organisée sur trois pays avec plus d’équipes, plus de matchs et des distances considérables à parcourir ».
Justement quelle place occupe les transports dans ce bilan ?
E.L. : « Nos travaux montrent que les transports représentent de très loin le premier poste d’émission des grandes compétitions sportives. Pour le football professionnel, le déplacement des spectateurs compte pour environ 63% et celui des équipes et salariés pour 13%. Cela représente quasiment les trois quarts de l’empreinte totale. Le fait d’organiser des Coupes du Monde à l’échelle continentale aggrave ce syndrome, car cela oblige à prendre l’avion beaucoup plus fréquemment ».
Dans ce cadre, travaillez-vous avec la Fédération Française de Football ?
E.L. : « Tout à fait. Nous leur avons imaginé un outil de calcul de l’empreinte carbone par match. Historiquement, nous avions réalisé le premier bilan carbone complet de la FFF sur la saison 2022-2023. En 2026, nous avons créé cet outil pour qu’ils puissent calculer l’impact match par match en fonction des modalités de déplacement et du pays ».
En 2030, la prochaine Coupe du Monde se déroulera sur trois continents. Estimez-vous que la FIFA va dans la bonne direction ?
E.L. : « Je suis un peu partagée. C’est bien de se focaliser sur ce point mais il faut garder en tête que le bilan du football professionnel est bien inférieur à celui du football amateur. En France, le football professionnel représente environ 275 000 tonnes d’équivalent CO2, contre 1,152 milliard pour le football amateur qui concerne beaucoup plus de monde ».
Donc, le football amateur a un impact plus important sur l’environnement que le football professionnel ?
E.L. : « Oui, à l’échelle de la France, mais cela doit être probablement vrai partout. C’est mathématique : il y a 2,4 millions de licenciés, un million de matchs par an et 400 000 bénévoles mobilisés chaque week-end. Mais si on réduit le foot à son empreinte, on passe à côté de son utilité sociale. C’est le troisième lieu d’éducation après la famille et l’école. Il crée du lien social dans des territoires fragiles et favorise la santé. Le défi n’est pas de choisir entre le foot et le climat, mais de préserver cette utilité sociale tout en réduisant l’empreinte environnementale ».
Concrètement, comment réduire cet impact lors des futurs événements ?
E.L. : « Tout se joue dès le design de la compétition, très en amont. C’est comme pour un bâtiment : si vous le concevez mal au départ, vous devrez ajouter de la climatisation à la fin pour que ce soit tenable. Il faut utiliser des stades existants, limiter les déplacements inutiles, rapprocher les compétitions des publics locaux plutôt que l’inverse, et stimuler la participation locale. Il y a le “footprint” (l’impact environnemental) et le “brainprint” (la capacité d’influence sur les gens). Si on réserve des billets aux locaux et qu’on développe des fan zones responsables et intenses, on peut limiter le nombre de personnes qui prennent l’avion ».
Il y a donc un travail à faire sur la billetterie ?
E.L. : « Il s’agit d’un énorme levier. La billetterie ne doit plus seulement servir à remplir un stade, mais doit devenir un outil incitatif. On peut proposer des tarifs préférentiels pour le public local, offrir des récompenses pour l’usage du train ou du covoiturage, et informer le supporter sur l’empreinte carbone de son trajet au moment de l’achat. Le club des Forest Green Rovers en Angleterre a montré que l’on peut repenser le foot de manière cohérente avec une alimentation végétale et des énergies renouvelables ».
Selon vous, écologie et grands événements sportifs peuvent-ils être compatibles ?
E.L. : « Évidemment. Si l’intention écologique est présente dès le début, cela devient un accélérateur de transition. Paris a montré que c’était possible avec de l’intention et de l’organisation très en amont. Le défi pour 2030 ou 2034 en Arabie Saoudite, au-delà des problématiques sociales, sera de voir quelle Coupe du Monde réussira à diviser par deux son empreinte carbone, comme Paris 2024 a tenté de le faire. Il faut challenger les futurs organisateurs sur cette performance là ».
© Sport Business Club – Juillet 2026