À l’occasion de la Conférence nationale du handicap, qui se tient vendredi 4 septembre 2026 au Prisme, à Bobigny (Seine Saint-Denis), le Comité paralympique et sportif français (CPSF) publie un guide pratique consacré à l’accueil des personnes en situation de handicap lors des événements sportifs. Marie-Amélie Le Fur, présidente du CPSF, détaille les objectifs de cette initiative. Elle évoque également la visibilité croissante du parasport, les attentes des partenaires privés ainsi que les prochaines étapes des programmes “Club inclusif” et “La Relève”.
Marie-Amélie Le Fur défend aussi une intégration plus systématique des disciplines de parasport au sein des fédérations sportives. Une étape qu’elle juge indispensable avant d’envisager un rapprochement entre les comités olympique et paralympique français, une organisation déjà adoptée dans plusieurs pays et que l’ancienne championne paralympique d’athlétisme qualifie de “véritable projet de société” dans cet entretien exclusif.
Le CPSF publie un nouveau guide sur l’accessibilité des événements sportifs. Quel est son objectif et à qui s’adresse-t-il ?
Marie-Amélie Le Fur : « Il s’adresse à tous les organisateurs d’événements sportifs en France. Sa vocation est de les accompagner afin d’accueillir au mieux les personnes en situation de handicap, dans toute la singularité de leur situation. Ce guide permet d’appréhender l’ensemble des typologies de handicap. Il est né d’un constat établi lors des Jeux de Paris 2024, durant lesquels l’ensemble des parties prenantes, c’est-à-dire l’État, le COJOP, la DIJOP ou encore la Ville de Paris, a fait preuve d’une forte volonté pour garantir un accueil optimal sur tous les sites de compétition. Ce fut une réussite. Elle fut indéniable, mais elle a aussi mis en lumière un contraste important. Après les Jeux, une association m’a confié que l’expérience avait été merveilleuse, notamment grâce à la fluidité du parcours menant au Stade de France pour assister aux épreuves de para-athlétisme. Son grand regret était toutefois de constater que, lors d’un match de football dans cette même enceinte, l’accessibilité n’était plus au rendez-vous. Faute d’efforts suffisants des organisateurs habituels pour intégrer les besoins spécifiques des personnes handicapées, des ruptures d’accessibilité apparaissent dans des lieux pourtant identiques. Elles empêchent ces personnes de vivre pleinement le spectacle sportif ».
Cela concerne aussi bien les événements de sport valide que les compétitions de parasport ?
M.-A. L.-F. : « Absolument, cela concerne tout type d’événement sportif. Chacun aspire à vivre une véritable expérience émotionnelle et festive en se rendant à un événement sportif. Nous avons le devoir de rendre cette expérience pleinement accessible aux personnes en situation de handicap. Cela implique de pouvoir se rendre sur le site de compétition, d’y accéder facilement, d’y consommer et de s’y restaurer, mais aussi de comprendre et de ressentir l’événement. Durant Paris 2024, nous avions mis en lumière des dispositifs innovants permettant, par exemple, aux personnes déficientes visuelles de suivre les épreuves grâce à l’audiodescription ou à des tablettes tactiles interactives. L’objectif est de guider pas à pas les organisateurs afin de garantir une immersion totale et une expérience vécue à 100% par les spectateurs en situation de handicap ».
Les organisateurs manquent-ils encore de sensibilisation à ces enjeux ?
M.-A. L.-F. : « C’est exactement cela. Je pense que la sensibilité et la volonté de bien faire sont de plus en plus partagées, mais les bons réflexes ne sont pas encore automatiques. Pour le Comité paralympique, l’enjeu consiste à capitaliser sur l’expérience encore fraîche de Paris 2024. Il serait regrettable de perdre les bonnes pratiques mises en œuvre à cette occasion, alors qu’elles devraient devenir le standard de référence pour tous les grands événements sportifs internationaux accueillis en France. Pour ce guide, nous avons compilé les meilleures pratiques de Paris 2024. C’est une véritable boîte à outils opérationnelle. Le document permet de comprendre ce qu’est concrètement un événement accessible et d’acquérir les bons réflexes. Il propose d’abord une réflexion stratégique : comment intégrer l’accessibilité dans la gouvernance, auprès des partenaires et de l’écosystème ? Il détaille ensuite sa mise en œuvre opérationnelle. Au fil de ces 90 pages, l’organisateur dispose d’un parcours méthodologique pour assumer pleinement sa responsabilité en matière d’accessibilité ».
L’accueil de spectateurs en situation de handicap représente-t-il un surcoût pour un organisateur ?
M.-A. L.-F. : « On ne peut pas nier que certaines adaptations ou la mise en place de dispositifs de traduction spécifiques engendrent des coûts. Toutefois, comme dans toute démarche d’accessibilité, l’impact financier est largement maîtrisé s’il est anticipé dès la genèse de l’événement. C’est ce que nous préconisons systématiquement : intégrer ces besoins dès les premières réflexions de conception pour les inscrire naturellement dans la matrice budgétaire globale. Mais, au-delà de ce surcoût, n’est-ce pas aujourd’hui la responsabilité sociétale de tout organisateur que de s’adresser à l’ensemble des publics ? Par ailleurs Les entreprises se montrent de plus en plus exigeantes quant aux critères environnementaux, sociaux et de gouvernance des événements qu’elles soutiennent ».
“Sponsoring : le statu-quo”
Mi-août 2026, la finale du Championnat d’Europe de cécifoot a réuni 3,8 millions de téléspectateurs en cumulé. Est-ce une satisfaction ?
M.-A. L.-F. : « C’est une excellente nouvelle. Elle confirme ce que nous affirmons au CPSF depuis la fin des Jeux de Paris 2024 : leur héritage est bien vivant, notamment à travers l’acculturation et l’engouement du grand public pour les disciplines paralympiques. Ce succès s’explique par la réunion de plusieurs facteurs : un championnat organisé à domicile, sans décalage horaire, une ferveur nationale, des résultats sportifs au rendez-vous avec un titre européen à la clé, et un leader charismatique, Frédéric Villeroux, exceptionnel dès le match d’ouverture contre l’Angleterre. Il s’agit d’un véritable cas d’école. Cela prouve que, lorsque les conditions de visibilité et d’excellence sportive sont réunies, le mouvement paralympique suscite la même passion que le sport olympique, sans que le public fasse de distinction ».
Deux ans après Paris 2024, la place accordée au parasport dans les médias progresse-t-elle ?
M.-A. L.-F. : « Oui, cette couverture progresse, en particulier lorsqu’elle s’appuie sur des athlètes performants et inspirants. Il existe aussi une marge importante concernant la notoriété des figures internationales du parasport. Le public français peine encore à passionner au-delà de nos athlètes tricolores. Le succès repose souvent sur l’incarnation, comme à la boccia grâce au parcours d’Aurélie Aubert lors des Jeux de Paris 2024. Pour consolider cette dynamique d’ici à Los Angeles 2028, nous devrons faire émerger de nouvelles figures sportives françaises et mieux faire connaître les stars internationales de nos disciplines ».
Sur le plan économique, y a-t-il eu l’arrivée de nouveaux partenaires privés ?
M.-A. L.-F. : « Nous constatons malheureusement un certain statu quo par rapport au début de l’année 2025, marqué par un repli de l’engagement des entreprises. Ce phénomène s’explique par la fin de l’effet “Jeux à domicile”, qui a affaibli l’intérêt immédiat de certains partenaires. À cela s’ajoute une conjoncture économique et politique incertaine, qui pousse les entreprises à recentrer leurs investissements sur leur cœur d’activité. Néanmoins, la perspective de Los Angeles 2028 devrait réactiver l’intérêt des partenaires envers nos athlètes paralympiques. Il est de notre devoir d’accompagner les sportifs pour proposer aux entreprises une proposition de valeur renouvelée, qui dépasse la simple image de marque. Il faut valoriser leur parcours de résilience, leur détermination et leur capacité à inspirer les collaborateurs. L’organisation des Jeux d’hiver des Alpes 2030, marquée par l’arrivée récente d’EDF comme partenaire majeur, insuffle aussi une nouvelle dynamique qui profitera directement aux équipes de France olympiques et paralympiques. Enfin, une stabilisation politique et économique post-électorale devrait redonner de la visibilité et de la confiance aux acteurs économiques. C’est une perspective dans laquelle je veux rester résolument optimiste. »
Quel bilan tirez-vous du programme “Club Inclusif”, lancé en 2022 ?
M.-A. L.-F. : « En trois ans, le programme a sensibilisé 2 600 clubs et mobilisé plus de 120 collectivités territoriales pour son déploiement. À l’automne 2026, “Club Inclusif” va faire sa mue grâce aux enseignements d’une grande étude d’impact réalisée fin 2025 auprès des clubs, des collectivités et des porteurs de projets. Cette évaluation a révélé que si la sensibilisation initiale était une réussite, nous avons manqué de moyens pour assurer un accompagnement opérationnel dans la durée des clubs formés. Pour cette nouvelle version, le CPSF va recentrer sa mission sur la transmission d’expertise, en collaboration avec la Fédération française du sport adapté et un nouvel opérateur spécialisé dans le handicap moteur et sensoriel. La Fédération française handisport a, en effet, choisi de se retirer du programme afin de se concentrer sur ses propres priorités politiques. La grande nouveauté consistera à confier l’accompagnement post-sensibilisation directement aux fédérations sportives d’origine des clubs. Cette responsabilisation accrue permettra d’intégrer pleinement l’accueil des personnes handicapées dans le projet de développement de chaque discipline. Nous réunirons l’ensemble des fédérations le 10 septembre prochain pour leur présenter ces évolutions stratégiques. »
Où en est le programme de détection “La Relève”, dans la perspective de Los Angeles 2028 et des Alpes 2030 ?
M.-A. L.-F. : « L’édition 2026 a réuni une centaine d’inscrits et débouché sur des tests approfondis à l’INSEP pour 23 profils prometteurs. Malgré la satisfaction des fédérations, nous constatons des difficultés à cibler le public le plus adapté, notamment les profils féminins, qui constituaient pourtant notre priorité de recrutement cette année. En 2027, nous allons donc territorialiser le programme en organisant des sessions de détection au plus près des régions. Cette proximité permettra de lever les freins géographiques et psychologiques, notamment pour les personnes qui n’osent pas se projeter d’emblée vers le très haut niveau. Parallèlement, nous lançons “La Relève Hiver” pour densifier nos collectifs en vue des Alpes 2030 et des échéances de 2034 et 2038. Ce programme est co-construit avec la Fédération française handisport, les fédérations de sports d’hiver et les acteurs de la montagne. Une campagne de détection sera menée tout au long de la saison 2026/2027. Elle culminera avec un grand rassemblement de mise en situation en mars 2027, afin de faire émerger les futurs talents des disciplines hivernales. »
“Les Jeux doivent laisser une empreinte sociétale forte”
Le Pass’Sport est reconduit pour cette rentrée avec quelques ajustements. Le dispositif est-il efficace pour les jeunes en situation de handicap et son montant de 50 euros est-il suffisant ?
M.-A. L.-F. : « Nous ne disposons pas de données statistiques précises sur la part de bénéficiaires en situation de handicap. Néanmoins, le maintien de cette aide par l’État démontre sa pertinence pour faciliter l’accès à la pratique sportive. Ce dispositif national s’articule de manière complémentaire avec les aides financières locales portées par de nombreuses municipalités, départements ou régions. C’est un outil indispensable qui répond à un besoin réel de justice sociale et d’accès au sport ».
Concernant la carte des sites des Jeux d’hiver des Alpes 2030, êtes-vous satisfaite du concept articulé autour de trois grands pôles ?
M.-A. L.-F. : « Tout à fait. Notre cahier des charges reposait sur trois critères fondamentaux : la compacité géographique, la mutualisation maximale avec les sites olympiques et l’engagement fort des collectivités locales. Malgré les péripéties politiques entourant le projet, la carte validée répond parfaitement à nos attentes. Nous aurons un concept extrêmement compact, structuré autour de trois sites majeurs distants de deux heures trente maximum. Pour les délégations paralympiques, c’est un format bien connu et très fonctionnel sur le plan logistique. Nous pouvons aussi compter sur des territoires hôtes particulièrement moteurs. Les Jeux doivent laisser une empreinte sociétale forte, à l’image des transformations menées à Paris où, même si tout n’est pas encore parfait, comme dans le métro, la dynamique d’accessibilité urbaine a connu une accélération sans précédent ».
Quel héritage d’accessibilité est attendu dans les territoires de montagne ?
M.-A. L.-F. : « L’ambition dépasse le cadre des infrastructures sportives. Elle concerne l’accessibilité globale de la vie en montagne : les transports, les hébergements touristiques, les commerces et les loisirs. Le CPSF agira sur la structuration de l’offre sportive, tandis que la DIJOP et la délégation ministérielle à l’accessibilité travailleront sur la transformation des transports et de l’offre touristique adaptée. Il s’agit d’améliorer le quotidien des habitants en situation de handicap qui vivent en montagne 365 jours par an. Nous ne partons pas de zéro : de nombreuses stations de montagne mènent des projets remarquables depuis des années ».
La France ne dispose actuellement d’aucun représentant au conseil d’administration de l’IPC*. Est-ce une faiblesse à corriger ?
M.-A. L.-F. : « Absolument, c’est un enjeu majeur pour le rayonnement international du CPSF. La France a historiquement joué un rôle de pionnier dans la structuration de l’IPC sous l’impulsion d’André Auberger. Nous devons impérativement retrouver cette influence politique au sein des instances de l’IPC et de l’EPC, le Comité paralympique européen. Cela passe aussi par une présence accrue au sein des fédérations internationales qui gèrent désormais conjointement les disciplines olympiques et paralympiques. Le CPSF déploie une stratégie pour accompagner nos représentants et préparer des candidatures françaises solides pour les prochaines échéances électorales, dans trois ans et demi. Enfin, nous menons une réflexion de fond afin de former nos anciens athlètes de haut niveau aux fonctions de dirigeants, pour qu’ils incarnent le leadership paralympique de demain. »
“L’IPC, j’y ai pensé”
Pourriez-vous être candidate française à l’IPC lors des prochaines échéances ?
M.-A. L.-F. : « C’est une question que je me suis posée et c’est un défi passionnant qui aurait pu m’intéresser. Je ne serai pas éternelle à la présidence du CPSF. Mon souhait le plus cher est de préparer la relève et de permettre à d’autres athlètes de vivre cette transition extraordinaire vers des fonctions de gouvernance, en apportant leur expérience irremplaçable du terrain pour réinventer le leadership paralympique ».
La Belgique, les États-Unis, les Pays-Bas ou la Norvège ont fusionné leurs comités olympiques et paralympiques. Est-ce une voie envisageable pour la France ?
M.-A. L.-F. : « C’est un véritable projet de société vers lequel nous devons tendre. Cependant, l’expérience internationale démontre qu’une fusion réussie nécessite au préalable une intégration très forte et mature des disciplines paralympiques au sein des fédérations nationales valides. En France, le CPSF a vu son nombre de fédérations membres augmenter significativement depuis 2017. Pour autant, le niveau d’appropriation réelle des disciplines paralympiques reste encore hétérogène. Le rôle du CPSF est d’accompagner cette transition vers une maturité partagée. Le jour où l’inclusion sera naturelle et généralisée, l’existence d’un comité d’opposition ou de défense spécifique n’aura plus de raison d’être. Mais cela exige un cadre politique contraignant. Vingt ans après la loi de 2005, il n’est plus acceptable qu’une fédération sportive bénéficie d’une délégation de service public de l’État sans assumer l’accueil et le développement de sa discipline pour le public handicapé ».
Vous plaidez donc pour que chaque fédération nationale dispose d’office d’une délégation universelle intégrant le handisport et le parasport ?
M.-A. L.-F. : « Absolument. Nous n’accepterions pas qu’une fédération gère uniquement la pratique masculine et refuse la pratique féminine. Pourtant, cette forme de discrimination fondée sur le handicap est encore tolérée. Une délégation de service public doit s’adresser à tous. »
Votre nom est parfois évoqué pour le ministère des Sports. Seriez-vous tentée par une telle fonction si l’opportunité se présentait ?
M.-A. L.-F. : « Je suis pleinement investie dans mes missions actuelles. Ma double présidence du CPSF et de l’Agence Nationale du Sport représente déjà une charge de travail et des responsabilités considérables. Ma feuille de route pour ces deux institutions est claire, ambitieuse et partagée avec mes équipes. Je tiens à mener ces chantiers à leur terme avant de me projeter vers d’autres horizons. »
Mais, avez-vous déjà été approchée pour des fonctions ministérielles par le passé ?
M.-A. L.-F. : « C’est exact, des sollicitations ont pu avoir lieu. »
Entretien : Bruno Fraioli
© SportBusiness.Club – Septembre 2026
(*) IPC :International Paralympic Committee (Comité Paralympique International)