Fondateur et dirigeant d’In the Boardroom, cabinet parisien spécialisé dans les fusions-acquisitions au croisement du sport, des médias et du divertissement, Stéphane Bénichou observe de près l’arrivée des capitaux et des méthodes américaines dans le sport européen. Pour SportBusiness.Club, il décrypte les enjeux économiques de la Coupe du Monde 2026 de football organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Il explique la force du modèle des ligues nord-américaines, mais aussi les conditions d’une adaptation de cette culture économique au marché français.
Quelle est l’image personnelle que vous avez de la Coupe du Monde de football ?
Stéphane Bénichou : « Paradoxalement, il s’agit d’un souvenir très solitaire. En 1998, je résidais à Tokyo. À cause du décalage horaire, je me suis retrouvé à 2h ou 3h du matin dans un bar quasiment dépourvu de Français pour suivre la finale du Mondial en France. Ce fut une émotion vécue à distance. J’ai partagé ce moment historique avec des Japonais qui n’avaient pas forcément le même degré d’implication émotionnelle que moi. Le décalage était total. Alors que je prenais le chemin du bureau à 8h du matin, je voyais sur mon écran, via des pages web qui se rafraîchissaient avec une lenteur infinie, les images de la liesse populaire qui embrasait Paris. Ce premier grand souvenir est donc celui d’une joie patriotique vécue dans l’isolement géographique, ce qui, avec la victoire, a fini par donner à ce moment une dimension presque mythique ».
La Coupe du Monde 2026 se déroule aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Que représente cet événement pour les États-Unis ?
S.B. : « Il faut l’analyser sous plusieurs angles. Le premier est celui des infrastructures, bien que les États-Unis n’en aient pas un besoin vital, tant ils investissent déjà massivement dans ce domaine. Le véritable enjeu est ailleurs : il s’agit d’un puissant levier de Soft Power. Nous attendons tous ce que j’appellerais le “moment soccer”, cet instant où notre football deviendra un sport majeur à part entière aux États-Unis, tant chez les hommes que chez les femmes, s’imposant enfin dans un marché historiquement très protectionniste. Enfin, il y a une dimension géopolitique inédite. Le football est aujourd’hui présent dans plus de pays que ne le sont les Nations Unies. On observe une utilisation beaucoup plus assumée de la fonction diplomatique du sport, tant par les autorités américaines que par la FIFA, qui en font un véritable vecteur d’influence internationale ».
Est-ce aussi l’occasion de mettre en lumière le modèle sportif américain avec des ligues de plus en plus présentes en Europe ?
S.B. : « En réalité, la santé éclatante des ligues américaines face aux ligues européennes et françaises en particulier suffit à faire ce constat. Le modèle américain excelle dans la création de richesse à tous les niveaux : des ligues aux actionnaires, en passant par les joueurs, les agents et les médias. Cette réussite repose sur une monétisation extrêmement efficace de la relation avec le fan. On oppose souvent le système des ligues fermées au nôtre, mais c’est un argument chapeau utilisé par les Européens pour justifier un immobilisme. La réalité se niche dans la dépense moyenne d’un spectateur au stade : il est infiniment plus élevée aux États-Unis qu’en Europe car la part de divertissement y est assumée ».
Quelles différences majeures subsistent entre les deux modèles ?
S.B. : « Aux États-Unis, le sport est une industrie qui doit être moderne, forte et en croissance. En Europe, nous protégeons un modèle, s’appuyant sur l’associatif et les territoires. Ce sont des valeurs nobles, mais elles ne sont pas durables si elles ne génèrent pas de valeur économique suffisante. On voit d’ailleurs ce basculement s’opérer avec l’arrivée de la NBA en Europe ou les stratégies de groupes comme Rogers à Toronto au Canada, qui investissent tout l’écosystème d’une ville (équipes et arénas). En France, on a parfois l’impression qu’il faut “sauver” le sport, alors qu’aux États-Unis, on le “propulse” ».
Les investisseurs américains sont déjà très présents dans les clubs français. Pourquoi investir ici si notre modèle n’est pas vertueux ?
S.B. : « Ils ne viennent pas pour le modèle européen, mais pour les actifs, l’audience, qui eux sont forts. . Ils voient des marques établies et uniques dont la gestion actuelle est souvent peu efficace. Quel investisseur d’un autre secteur industriel placerait son argent dans une entreprise qui consacre plus de 100 % de ses revenus aux salaires ? Ils misent sur l’audience mondiale, la ferveur des fans et la valeur intrinsèque de ces marques qu’ils comptent monétiser via le contenu ».
Qu’apportent les investisseurs américains ?
S.B. : « Ils viennent avec une rigueur nouvelle pour corriger des trajectoires qu’ils jugent archaïques, notamment grâce à l’utilisation systématique de la data. Là où le recrutement en Europe peut encore paraître empirique, bien sûr sauf exceptions, les Américains intègrent l’analyse statistique à chaque décision, un peu comme la finance de marché a basculé au début des années 2000 en passant de l’information journalistique à l’analyse de données massives ».
Le marché français est-il réellement prêt à s’harmoniser avec cette culture américaine ?
S.B. : « Il n’a pas le choix : il le faut par nécessité. N’importe quel dirigeant de club qui doit trouver des dizaines de millions d’euros chaque année pour équilibrer son budget est prêt à écouter. Le défi consiste à trouver une “traduction acceptable” de ce modèle américain dans notre contexte culturel et historique. Il ne s’agit pas de faire un “copier-coller”, mais d’adapter et de s’inspirer ».
Par exemple ?
S.B. : « Prenons l’hospitalité. L’approche américaine classique est le “hot-dog et soda pour tous”. Nous savons qu’en France ou en Italie, cela ne fonctionne pas. Nous sommes les champions de la gastronomie et des palaces ; l’enjeu est donc d’utiliser la rigueur de la gestion américaine pour offrir une expérience d’hospitalité unique et singulière, typiquement européenne. L’objectif serait que, demain, notre modèle de rentabilité devienne à son tour une source d’inspiration pour les Américains ».
Entretien : Titouan Laurent
© SportBusinessClub – Juin 2026