La Coupe du Monde de football 2026 s’impose comme un révélateur des mutations de la diffusion sportive. La télévision linéaire conserve sa force de frappe sur les grands directs comme M6 en France, mais elle n’est plus seule. Streaming, plateformes sociales, chaînes YouTube et créateurs de contenus s’installent dans la chaîne de valeur. Ancien directeur des sports de Canal+ et de L’Équipe, Cyril Linette décrypte ce basculement. Du marché français à CazéTV au Brésil, il analyse la manière dont les diffuseurs s’adaptent à des publics plus mobiles, plus fragmentés et moins attachés aux canaux historiques.
Qu’évoque pour vous la Coupe du Monde de football ?
Cyril Linette : « Tout de suite me vient la Coupe du Monde 1998 à Canal+, aux côtés de Charles Biétry et Thierry Gilardi. J’étais alors un jeune journaliste et j’apprenais mon métier à leur contact. Canal couvrait l’intégralité de la compétition avec cette fameuse “patte Canal”, dont l’objectif était d’apporter une forte valeur ajoutée éditoriale au traitement de l’événement. Pour moi, qui n’étais dans la chaîne que depuis un an, c’est un souvenir empreint d’émerveillement, tant par la compétition elle-même que par l’apprentissage auprès de ces immenses professionnels. Il y avait également une pression considérable, car Canal avait investi des moyens massifs et s’était imposé un haut niveau d’exigence quant à la réussite du dispositif. Charles Biétry tenait absolument à ce que Canal se distingue par sa différence ».
Quel regard portez-vous sur l’acquisition des droits du Mondial 2026 par M6 ?
C.L. : « C’est incontestablement un joli coup pour M6 en termes d’image et de perception. Sur le plan strictement financier, il est difficile de dire s’ils s’y retrouveront, ou si la marque en tirera un bénéfice à long terme dans un paysage médiatique actuellement fragilisé. Néanmoins, M6 a eu raison d’investir pour maximiser ses audiences linéaires et, surtout, pour générer de la donnée et des ouvertures de comptes sur M6+ ».
Comment la consommation du sport à la télé a-t-elle évoluée ?
C.L. : « Il se consomme de plus en plus en mobilité : il suffit d’observer les gens au restaurant avec leur téléphone sur la table. Pour accéder facilement aux contenus, l’ouverture d’un compte sur M6+ est le chemin le plus court. Cela va leur permettre d’engranger des milliers d’abonnés au moment même où ils doivent développer leur audience streaming pour rattraper des plateformes comme celle de France Télévisions. La Coupe du Monde reste l’un des rares événements assez fédérateurs pour réaffirmer le statut d’une chaîne comme “chaîne de l’événement” »
M6 a recruté Michou pour incarner cette stratégie M6+ durant le Mondial. Qu’en pensez-vous ?
C.L. : « Je n’ai pas suivi personnellement ses interventions, donc j’ignore la qualité de l’exécution, d’autant qu’il semble y avoir eu des contraintes liées aux droits. Toutefois, cette démarche s’inscrit dans un mouvement naturel. Les acteurs du linéaire subissent la concurrence frontale de personnalités qui opèrent directement sur les plateformes. Ces créateurs deviennent de véritables “partenaires de confiance” pour leurs communautés, que ce soit dans le sport, l’information ou le divertissement, à l’image d’Hugo Décrypte ou de Legend. Et qui dit partenaire de confiance, dit partenaire publicitaire. Les modèles économiques se transforment et les chaînes traditionnelles n’ont pas d’autres choix que d’intégrer ces dispositifs pour éviter de se condamner au déclin. C’est une nécessité stratégique pour aller chercher des audiences qui ne se tournent plus naturellement vers la télévision classique ».
Cette édition 2026 de la Coupe du Monde marque un changement : au Brésil les droits ont été acquis par une chaîne YouTube, CazéTV. Sommes-nous face à un tournant majeur ?
C.L. : « En France, nous avons réussi à préserver nos modèles traditionnels un peu plus longtemps, mais la transition est inéluctable. La FIFA fait preuve de modernité en assumant de vendre ses droits à des plateformes qui gèrent des communautés massives et une monétisation gigantesque. Au fond, c’est une question de “tuyaux” : si le contenu migre vers un nouveau canal, le public suivra. Le sport était le dernier bastion du direct, mais le mouvement touche désormais tout, y compris les débats politiques ».
Et les résultats sont là en terme d’audiences…
C.L. : « L’exemple de CazéTV au Brésil, avec 18 millions de personnes connectées pour un match, prouve qu’aller sur YouTube n’est plus un obstacle. Dans l’esprit des gens, la distinction entre télévision et streaming s’efface. Les chaînes comme TF1 ou M6 l’ont compris et s’adaptent. Comme l’explique Rodolphe Belmer, TF1 doit être présent sur Netflix car une partie de l’audience ne passera plus jamais par le “bouton TF1” »
Concernant la “pause fraîcheur”, en France, M6 en profite pour diffuser de la publicité, alors qu’aux États-Unis, Fox ou Telemundo privilégient le double écran pour rester au cœur du stade. Qu’en pensez-vous ?
C.L. : « Pour un diffuseur comme M6, l’investissement est tel qu’il doit maximiser ses espaces publicitaires, et les annonceurs exigent probablement une visibilité totale. En tant qu’amoureux du football, je trouve cette “pause fraîcheur” contre-intuitive car elle brise l’intensité propre à ce sport. Imaginer une telle coupure lors d’un match de haute volée comme un PSG/Bayern serait presque “criminel” d’un point de vue sportif. Personne n’est réellement fan de ce dispositif. Cependant, il faut être pragmatique : si cela permet à des chaînes gratuites de rentrer dans leurs frais et de continuer à offrir du sport en clair au public, c’est un compromis qu’il faudra accepter. On peut seulement espérer que des solutions plus ingénieuses, comme ce double écran [NDR : interdit encore en France], se généralisent à l’avenir pour ne pas sacrifier le spectacle.«
© Sport Business Club – Juillet 2026