20 octobre 2026

Temps de lecture : 5 min

Thierry Boutsen : “La F1 s’est transformée en une industrie phénoménale”

Ancien pilote de Formule 1, Thierry Boutsen analyse la mutation de la discipline, entre sécurité, spectacle, technologies et nouveaux publics.

La Formule 1 est devenue une industrie mondiale du divertissement où les enjeux commerciaux pèsent désormais autant que les performances sportives. Thierry Boutsen a été témoin de cette transformation. Le pilote belge, vainqueur de trois Grands Prix, au Canada et en Australie en 1989, puis en Hongrie en 1990, a disputé 163 courses entre 1983 et 1993. À cette époque, les budgets des écuries étaient sans commune mesure avec les centaines de millions d’euros investis aujourd’hui par les constructeurs, les marques et les sponsors.

Présent au Sportel, à Monaco, le salon international des médias et des technologies du sport, Thierry Boutsen analyse pour SportBusiness.Club les ressorts économiques de la F1. Il revient sur l’influence de Netflix dans la conquête de nouveaux publics, la valeur marketing de la discipline et l’attrait des investisseurs. L’ancien pilote évoque également les défis environnementaux et la place grandissante du spectacle dans un sport où la rentabilité commerciale est devenue un enjeu majeur.

Quel regard portez-vous sur la Formule 1 aujourd’hui ?

Thierry Boutsen : « C’est un sport qui a profondément changé. La transformation la plus marquante réside selon moi dans la sécurité. À mon époque, la Formule 1 et les épreuves d’endurance étaient extrêmement périlleuses : nous perdions des amis ou des coéquipiers pratiquement chaque année. J’en ai moi-même perdu une quinzaine au cours de ma carrière. Sur le plan technique, la discipline s’est métamorphosée grâce aux innovations technologiques et à l’explosion des budgets. En 1982, lorsque je cherchais à débuter en F1, Ron Dennis m’avait expliqué que le budget global de son écurie, salaires des pilotes inclus, s’élevait à 10 millions de dollars. Quand on observe les montants engagés aujourd’hui, le monde a radicalement changé, ce qui a permis d’accomplir des progrès spectaculaires en matière de technique et de sécurité. »

Au niveau médiatique, la F1 a-t-elle pris le bon virage du numérique et des nouveaux canaux de diffusion ?

T.B. : « Le paysage médiatique s’est totalement transformé. Désormais, ce qui est diffusé à la télévision se retrouve instantanément sur YouTube et les réseaux sociaux. Compte tenu de l’engouement actuel, la Formule 1 a su prendre les virages stratégiques nécessaires pour devenir un sport extrêmement populaire. Autrefois réservée aux passionnés de mécanique, elle séduit aujourd’hui un public très vaste, comptant notamment une proportion bien plus importante de femmes qu’il y a vingt ou trente ans. C’est devenu un événement populaire au même titre que le football ou les Jeux Olympiques, à l’exception du Grand Prix de Monaco qui a toujours bénéficié d’un statut particulier et d’un rayonnement à part. »

Selon vous, le succès de la série Drive to Survive a-t-elle contribué à rajeunir le public ?

T.B. : « Absolument. Elle a largement popularisé la Formule 1 auprès d’une nouvelle génération. À mon époque, quand nous allions courir à Dallas ou à Détroit, nous étions perçus comme une bande d’amateurs organisant leur course en ville, et les organisateurs espéraient surtout nous voir repartir au plus vite. Aujourd’hui, l’engouement pour la F1 aux États-Unis est devenu phénoménal. C’était indispensable pour insuffler une dynamique nouvelle à une discipline qui souffrait parfois de monotonie lorsque les mêmes pilotes dominaient le championnat plusieurs années de suite. On en a fait un spectacle d’une tout autre dimension. »

Face aux critiques sur l’impact environnemental, quelles sont les perspectives pour l’avenir de la F1 ?

T.B. : « À l’heure actuelle, il reste impossible de se passer des carburants fossiles car aucune alternative viable ne peut les remplacer à grande échelle. L’exemple des compétitions de véhicules électriques parle d’lui-même : pour recharger les batteries durant un week-end de course, on utilise des groupes électrogènes qui consomment près de 5 000 litres de gazole. De surcroît, l’extraction des matériaux nécessaires à la fabrication de ces batteries s’avère extrêmement polluante. La solution idéale n’existe pas encore ; il convient donc de continuer à perfectionner les moteurs à combustion. Leurs niveaux d’émission sont aujourd’hui devenus très faibles, et puis, cibler prioritairement l’automobile me paraît disproportionné quand on mesure, par exemple, la consommation des grands navires pétroliers. »

Les biocarburants représentent-ils une piste d’avenir ?

T.B. : « Cela reste à voir, car la combustion des biocarburants génère elle aussi des émissions polluantes. Les recherches doivent naturellement se poursuivre, mais nous ne sommes pas encore au terme de l’ère du moteur à combustion. »

La Formule E finira-t-elle par remplacer la Formule 1 à terme ?

T.B. : « Je ne le pense pas. Ce que les spectateurs regrettent le plus aujourd’hui en F1, c’est la perte de la sonorité d’antan, du bruit. La Formule E demeure néanmoins un laboratoire indispensable. S’agissant d’une compétition automobile, les ingénieurs y développent d’arrache-pied des technologies écoresponsables qui équiperont nos véhicules de série trois à cinq ans plus tard, exactement comme l’a toujours fait la Formule 1. »

Qu’est-ce qui explique l’attrait ininterrompu de la F1 auprès des grandes marques et des investisseurs ?

T.B. : « La Formule 1 offre une visibilité mondiale telle qu’elle est devenue un vecteur de communication incontournable pour les grands groupes disposant de budgets marketing conséquents. On le constate avec des acteurs majeurs comme Bernard Arnault [LVMH] ou Red Bull, qui consacre entre 300 et 400 millions d’euros à la F1 sur son budget marketing global de trois milliards. De la même façon, la marque Ferrari ne bénéficierait pas d’une telle notoriété dans le secteur des voitures de série sans son engagement historique en Formule 1. En revanche, si le succès en F1 ouvre des portes exceptionnelles, l’échec peur s’avèrer particulièrement lourd à porter en raison des sommes colossales engagées. »

Le retour sur investissement est-il donc l’apanage des meilleurs ?

T.B. : « Ce sont principalement les vainqueurs qui en récoltent les fruits à 100%, tandis que les autres doivent se contenter de miettes. Même si une part des droits de diffusion télévisée est redistribuée entre les écuries afin de garantir leur stabilité financière, l’écart demeure abyssal sur le plan publicitaire et commercial entre gagner ou pas. »

Comment percevez-vous l’évolution de l’ambiance et de l’organisation des Grands Prix ?

T.B. : « C’est désormais presque intégralement du spectacle et de l’Entertainment. La dimension sportive conserve son importance, mais les enjeux commerciaux et financiers ont pris le dessus. À mon époque, le sport primait avant tout et les spectateurs étaient des passionnés venus soutenir leurs pilotes. Aujourd’hui, une majeure partie du public se déplace pour l’événement global, parfois sans très bien connaître les pilotes ou le monde de la course. »

Regrettez-vous que le calendrier s’oriente vers de nouvelles destinations, parfois au détriment de circuits historiques comme Spa-Francorchamps ?

T.B. : « C’est l’évolution naturelle du monde contemporain. De nouveaux circuits émergent là où se trouvent les capacités d’investissement et l’attractivité auprès du public. La Formule 1 s’est transformée en une industrie phénoménale où la recherche du spectacle prime désormais. »

Avez-vous conservé un lien direct avec la compétition automobile ?

T.B. : « Absolument, la passion demeure intacte. Ma sœur et mon beau-frère dirigent une écurie qui fait courir des GT3. De mon côté, je prends encore le volant une ou deux fois par an lors de Grands Prix historiques, à un rythme naturellement adapté pour préserver la mécanique. Par ailleurs, je m’investis localement à Monaco et je compte me présenter au conseil d’administration de l’Automobile Club de Monaco lors des prochaines élections. »

© SportBusiness.Club – Octobre 2026

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