Interview. Organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, dans un format élargi à 48 équipes, la Coupe du Monde de football 2026 s’inscrit dans un contexte politique dense. Donald Trump, le président américain, entend, lui, faire de l’événement qu’il accueille une vitrine de la puissance de son pays. La FIFA, elle, y voit un levier de croissance mondiale. Les nations qualifiées, enfin, profitent d’une scène planétaire pour y projeter leur image. Pour SportBusiness.Club, Kévin Veyssière, fondateur du média “FC Geopolitics”, et auteur du livre “Mondial 2026” aux éditions Max Milo, décrypte ce tournoi sous tension.
Quelle image personnelle retenez vous de la Coupe du Monde de football ?
Kevin Veyssière : « L’évocation de la Coupe du monde me renvoie immédiatement à l’édition de 1998. Ce n’est pas tant la victoire de la France qui m’a marqué, même si j’en étais ravi alors que je n’avais que 7 ans, mais plutôt l’image, découverte à la télévision ou dans les livres, de cet immense éventail de drapeaux. Je me souviens de ma fascination pour des nations dont j’ignorais tout, comme la Jamaïque. Depuis, je suis chaque édition avec une attention particulière. C’est cet événement qui a forgé mon intérêt pour la géographie, l’histoire et la compréhension des enjeux qui se cachent derrière les sélections nationales, bien au-delà du simple cadre sportif ».
Peut-on considérer cette édition 2026 comme la Coupe du monde la plus géopolitique de l’histoire ?
K.V. : « Absolument. Affirmer que cette édition est la plus politique de l’histoire n’est pas un simple effet d’annonce. S’il est anachronique de la comparer aux éditions de 1934 en Italie ou de 1978 en Argentine, car le football a changé d’échelle en termes de nations participantes et de poids médiatique, cette édition 2026 surpasse les éditions récentes comme celle de 2018 la Russie ou de 2022 au Qatar en 2022. Nous faisons face à un “cocktail géopolitique” particulièrement dense. Donald Trump s’est personnellement impliqué dans l’organisation via une task force, tout en mettant de côté le Canada et le Mexique malgré la co-organisation ».
Le contexte international a-t-il de l’influence ?
K.V. : « Bien sûr, le contexte international, notamment les tensions au Moyen-Orient, font planer une incertitude sur la venue des joueurs iraniens faute de visas. En interne, entre la politique migratoire, les élections de mi-mandat et les critiques de Trump sur l’organisation dans certaines villes démocrates comme Boston, tous les ingrédients sont réunis pour en faire un événement éminemment politique, avant même le coup d’envoi ».
Cette édition 2026 n’est-elle celle de Donald Trump ?
K.V. : « C’est ainsi qu’elle s’annonce, mais je reste nuancé sur le dénouement. Au Qatar, malgré les appels au boycott, le fait sportif a fini par reprendre ses droits. Ce qui change avec Donald Trump, c’est son imprévisibilité. Sur la participation de l’Iran, il a récemment pu se montrer conciliant avec Gianni Infantino le président de la FIFA qui, lui, semble souvent jouer un rôle de courtisan face au président américain. Le choix de lieu symboliquement “trumpistes”, comme le Kennedy Center pour les tirages au sort, en témoigne. Il faudra surveiller deux moments clés : la cérémonie d’ouverture et la remise du trophée. Trump pourrait chercher à s’accaparer l’image des vainqueurs, comme il l’a fait lors de la Coupe du monde des clubs avec Chelsea, s’inscrivant ainsi, malgré l’anachronisme, dans la lignée de l’instrumentalisation politique vue avec Mussolini ou Videla ».
Concernant la co-organisation, les États-Unis écrasent leurs voisins mexicains et canadiens. Est-ce un pur reflet géopolitique de la domination américaine ?
K.V. : « Ce dossier a été conçu dans les années 2010, sous l’ère Obama, dans une optique de détente et de renforcement de l’ALENA. Mais le vote de 2018 a eu lieu sous le premier mandat de Trump, qui a exercé des pressions sur ses alliés. Si la prédominance américaine était prévue, le Canada et le Mexique semblent aujourd’hui floués. Le Mexique conserve quelques matchs dans des stades iconiques, mais pour le Canada, la situation est presque dérisoire, avec peu de matchs à enjeu. Les dirigeants de ces pays ne cherchent pas l’affrontement politique avec Trump : ils tentent surtout de valoriser leur territoire ».
Lors de la phase de poule quelles seront les rencontres à suivre de près sur le plan géopolitique ?
K.V. : « Il n’y en a pas plus que cela. Le seul match à forte charge, plus historique que purement géopolitique, est Algérie/Autriche. C’est une référence au “match de la honte” de 1982, où l’Allemagne de l’Ouest et l’Autriche s’étaient entendues pour éliminer l’Algérie. Hormis cela, l’enjeu principal restera la présence effective de l’Iran sur le sol américain ».
L’élargissement du Mondial offre une vitrine à des petites nations. Quel est l’enjeu pour ces “petits” pays ?
K.V. : « C’est une immense opportunité de Soft Power. Par exemple, pour Haïti, il s’agit de montrer une image positive au-delà de la pauvreté. Pour Curaçao, état autonome des Pays-Bas, l’engouement est déjà visible sur les réseaux sociaux, notamment à travers ses maillots de football qui deviennent des outils de marketing et de reconnaissance mondiale. La Coupe du monde permet d’exposer ses symboles nationaux devant 5 milliards de téléspectateurs. En 2022, pour le Qatar, l’enjeu était de prouver qu’il est une véritable nation de football, surtout face à la montée en puissance de son rival saoudien ».
En France, ce Mondial relève-t-il un enjeu diplomatique, notamment pour la relation “Macron-Trump” ?
K.V. : « Ces événements sont les “expositions universelles” du XXIe siècle, des carrefours diplomatiques majeurs. Pour la France, l’objectif est de confirmer son rang de grande nation du football. Il faudra éviter tout incident extra-sportif, comme celui de Knysna en 2010, qui avait durablement terni l’image du pays. Les joueurs sont, qu’ils le veuillent ou non, les ambassadeurs de leur nation ».
Certains joueurs ont-ils une dimension géopolitique particulière ?
K.V. : « Cristiano Ronaldo est devenu le porte-parole de l’Arabie Saoudite, tandis que Messi, évoluant aux États-Unis, pourrait être instrumentalisé par Trump. Ces joueurs n’ont souvent pas de convictions politiques affichées et s’accommodent des puissants. Les critiques sur les droits humains ou la politique américaine viendront plus probablement des pays nordiques ou des Pays-Bas. La FIFA, elle, gère les messages politiques : elle accepte les discours consensuels sur l’inclusion ou le racisme, mais sanctionne fermement les prises de position directes sur des conflits comme Israël-Palestine ».
Gianni Infantino, est-il devenu un des personnages les plus influents du football ?
K.V. : « La FIFA n’a jamais été un modèle de démocratie. Gianni Infantino a succédé à Sepp Blatter en promettant la transparence, mais il a fini par concentrer tous les pouvoirs. Il se fait réélire par acclamation, sans opposition. Contrairement à ses prédécesseurs, il est dans la théâtralisation constante. Son influence est colossale : il s’adresse à 211 fédérations, soit plus que l’ONU. En passant à 48 équipes, il s’assure une fidélité électorale quasi totale en redistribuant les revenus records générés par le tournoi ».
L’Arabie Saoudite semble suivre les traces du Qatar avec une stratégie de soft power agressive. Quel est son rôle ?
K.V. : « L’Arabie Saoudite est une véritable terre de football avec une base populaire solide, contrairement à d’autres expériences comme la Chine. Leur victoire contre l’Argentine en 2022 a été un moteur politique puissant. Mohamed Ben Salmane utilise le football pour transformer l’image du pays via la “Vision 2030”. L’achat de stars comme Ronaldo ou Benzema sert cette stratégie de modernisation. Tout converge vers le Mondial 2034, même si certains projets futuristes comme Neom voient leurs financements repriorisés ».
© SportBusiness.Club – Juin 2026