La skippeuse s’apprête prendre le départ de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe. Dimanche 1er novembre 2026, Alexia Barrier sera le première femme à disputer une transat en solitaire à la barre d’un Ultim, ces géants des mers. La navigatrice française poursuit son aventure avec The Famous Project, son projet de féminisation de l’univers de la course au large où elle est accompagnée par le CIC. Derrière l’ambition sportive se cache un défi économique. Avec un budget encore loin d’être bouclé, la skippeuse doit convaincre de nouveaux partenaires. Elle évoque ses ambitions et sa stratégie commerciale.
La Route du Rhum ne sera pas votre premier défi en Ultim, mais ce sera votre première course en solitaire à bord de Idic Sport-CIC. Dans quel état d’esprit êtes-vous avant le départ ?
Alexia Barrier : « Je ne ressens pas encore vraiment le stress. J’ai surtout le sentiment d’être très privilégiée de pouvoir être au départ de cette Route du Rhum grâce à nos partenaires : le CIC, qui nous soutient depuis le début, Sopra Steria et IDEC Sport. Nous sommes sur un bateau de légende, qui a déjà gagné trois fois cette course. Rien que pour cela, il méritait d’être là. Et, quelque part, je pense aussi avoir mérité ma place parce que j’ai beaucoup travaillé. Toute l’équipe a énormément travaillé avec nos partenaires. Pour l’instant, je me sens donc surtout privilégiée et très chanceuse d’être là. Je pense que le stress va vite arriver, mais c’est normal. C’est comme pour les acteurs qui montent sur scène et qui ont le trac. »
Vous évoluez dans la course au large depuis vingt ans en passant tous les échelons, du Mini au Figaro, et de la Class 40 à l’Imoca. Vous voilà maintenant en Ultim. Est-ce encore plus difficile de trouver des partenaires aujourd’hui ?
A.B. : « Cela n’a jamais été simple. Plus on avance dans sa carrière, plus les bateaux sont grands, les équipes importantes et les moyens financiers à aller chercher élevés. C’est difficile. Mais lorsque l’on porte une histoire et des valeurs un peu singulières comme les nôtres, cela peut parler à des partenaires comme le CIC, déjà très investi dans le sport et dans un projet qui veut aussi faire bouger les lignes. Nous avons peut-être un positionnement un peu différent de celui des autres skippers de la classe Ultim, et cette différence fait aussi notre force. Cela ne veut pas dire que notre budget est bouclé, mais nous sommes déjà très chanceux d’être là. »
Justement, quel budget faut-il aujourd’hui pour disputer une saison en Ultim ?
A.B. : « Nous aurions aimé disposer d’un budget de fonctionnement de 3 millions d’euros annuels. Nous en avons aujourd’hui un peu plus de la moitié. Nous faisons donc des choix, un peu comme une famille qui doit gérer son budget. Quand les moyens sont plus limités, il faut faire quelques sacrifices sur certains postes de dépenses. Cette année, nous n’avons pas acheté de nouvelle voile et nous n’avons pas réalisé toutes les modifications que nous souhaitions sur le bateau. Mais c’est complètement acceptable. Être ici constitue déjà une première marche. Cela nous offre, à nous comme à nos partenaires, beaucoup de visibilité. J’espère maintenant que nous allons transformer l’essai et trouver un partenaire majeur pour les prochaines années. »
Combien de personnes composent l’équipe autour de vous ?
A.B. : « Au total, lorsque tout le monde est réuni, nous sommes une quinzaine entre les techniciens, l’équipe communication et le routage. Ce n’est pas beaucoup. »
Une personne est-elle dédiée au marketing ?
A.B. : « Le skipper est toujours la personne la mieux placée pour raconter l’histoire. Mais nous arrivons désormais à un niveau d’ambition et de budget qui nécessite aussi d’autres compétences pour présenter et commercialiser le projet. Le sponsoring sportif est devenu très structuré, avec notamment des calculs de retour sur investissement. J’ai donc choisi de travailler avec Zero One, qui nous accompagne sur le marketing et la communication pour les trois prochaines années. L’agence travaille déjà dans le cyclisme auprès d’équipes féminines. »
“La différence ne se fait pas sur le genre, mais sur l’authenticité”
Justement, vous êtes la seule skippeuse engagée en Ultim. Le fait d’être une femme et de se différencier dans un univers encore très masculin facilite-t-il le dialogue avec les marques ?
A.B. : « Je pense que la différence ne se fait pas sur le genre, mais sur l’authenticité. Nous restons fidèles à notre histoire : donner l’opportunité aux meilleures athlètes internationales de naviguer au plus haut niveau. Mais nous naviguons aussi avec des hommes. Il y a donc également de la mixité dans l’équipe. C’est clairement une histoire différente de celle des autres skippers de la classe Ultim, mais elle n’est pas uniquement fondée sur le genre. L’humain passe avant tout. »
Une femme apporte-t-elle quelque chose de différent à un sponsor dans la voile ?
A.B. : « Il faudrait le demander aux nôtres. Mais, comme je suis la première femme de l’histoire engagée dans la classe Ultim sur la Route du Rhum, nous bénéficions forcément d’une visibilité particulière de ce point de vue. »
Sentez-vous avoir un rôle de modèle pour les jeunes filles ?
A.B. : « Oui, et je le porte avec beaucoup d’enthousiasme et d’envie d’ouvrir la voie, comme d’autres navigatrices l’ont fait avant moi. Je pense évidemment à Florence Arthaud. Nous sommes sur la Route du Rhum, il est impossible de ne pas penser à elle. Pour moi, quand on est la première, il faut que ce soit pour une bonne raison, et pas simplement pour briller devant les médias. Il faut au contraire partager. Pendant des années, j’ai eu besoin de prendre ma place. Aujourd’hui que je l’ai prise, j’ai envie d’ouvrir cette place à d’autres. »
Prendre la place que vous occupez aujourd’hui en Ultim a-t-il été plus compliqué parce que vous êtes une femme ?
A.B. : « Cela a pris du temps de gravir les échelons et d’arriver en classe Ultim. Mais il n’y a que huit skippers et huit bateaux : c’est un univers extrêmement exclusif, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Ma place de marin, de skipper et de capitaine sur le Trophée Jules Verne, je l’ai gagnée par le travail. Maintenant que nous sommes là avec The Famous Project, c’est à nous d’ouvrir la voie et le jeu à d’autres talents. »
Entretien : Bruno Fraioli, envoyé spécial à Saint-Malo
© SportBusiness.Club – Octobre 2026