Avec plus d’un million de visiteurs attendus à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), avant son départ dimanche 1er novembre 2026, la Route du Rhum illustre l’engouement du public pour la course au large. Un succès qui profite aussi à la Fédération française de voile (FFVoile) selon son président, Jean-Luc Denéchau. Interrogé par SportBusiness.Club, il y voit un levier pour attirer de nouveaux pratiquants et licenciés. L’instance revendique environ 330 000 licenciés, mais doit encore séduire les jeunes et fidéliser davantage les femmes.
Au-delà de la pratique, la FFVoile cherche à renforcer son attractivité auprès des partenaires économiques. La Fédération, qui vient de recruter un directeur marketing et communication, réfléchit à une évolution de son image et de sa plateforme de marque. Également vice-président du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), Jean-Luc Denéchau revient sur les enjeux de la voile olympique, la sécurité en mer et les financements publics du sport à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.
Nous sommes à Saint-Malo, qui se prépare au départ de la Route du Rhum. L’organisation va encore attirer plus d’un million de spectateurs. La Fédération profite-t-elle aussi de ce succès ?
J.-L.D. : « Oui, bien sûr. L’image de la voile est renforcée lors de chaque grand événement et la passion du public est évidente. La magie de notre sport réside dans le fait que les gens viennent alors qu’il ne se passe rien : les bateaux sont au port, à quai, sans voiles, et pourtant ils attirent des centaines de milliers de spectateurs. C’est un peu comme visiter les paddocks de Formule 1 sans assister au Grand Prix. Les spectateurs recherchent des émotions humaines condensées dans le temps. Pour la FFVoile, ces grands rassemblements font aimer la mer et la voile. Ils constituent notre meilleur levier de recrutement pour les jeunes comme pour les moins jeunes. »
Ces grands événements, comme la Route du Rhum, sont organisés par des structures privées. Sont-elles en concurrence avec le monde fédéral ?
J.-L.D. : « Non, il n’y a aucune concurrence. La Fédération détient une délégation de service public pour organiser le sport sur le plan de la réglementation, du calendrier et de l’équité sportive. Nous travaillons de manière collaborative avec les organisateurs pour garantir la sécurité et la conformité, en mobilisant des contrôleurs d’équipement, le corps arbitral et des directeurs de course habilités par la FFVoile. »
La course au large peut-elle aider au développement de la voile olympique ?
J.-L.D. : « Absolument. La course au large bénéficie d’une forte visibilité médiatique et crée des passerelles avec l’olympisme. À la sortie de la filière olympique, les marins choisissent leur orientation, de SailGP à la Coupe de l’America en passant par la course au large, selon leurs appétences personnelles, sans qu’il y ait de rivalité entre ces univers. »
La Solitaire du Figaro va changer de format et de classe. Craignez-vous la disparition de la classe Figaro ?
J.-L.D. : « Non. Bien que je regrette ce changement de format, je ne crains pas la disparition de la classe. Le Figaro repose sur la monotypie, garantissant une confrontation à armes égales indispensable pour former les jeunes et permettre aux anciens de s’étalonner. Il demeure le support de notre championnat de France Élite de course au large. »
Combien la Fédération compte-t-elle de licenciés ?
J.-L.D. : « Nous sommes en progression, avec environ 330 000 licenciés. Nous observons une hausse sur la voile de loisir et une fidélité accrue en compétition. Si nous avons retrouvé le public adulte, nous enregistrons une légère baisse chez les jeunes. Cela s’explique par la période post-Covid, qui a privé une génération de la découverte de la voile, ainsi que par la baisse démographique globale et la concurrence d’autres disciplines. Nous renforçons donc l’attractivité de nos écoles de sport. »
Le taux de féminisation tourne autour de 38%. Quels sont les leviers de progression ?
J.-L.D. : « C’est un bon chiffre, mais nous devons poursuivre nos efforts. Au haut niveau, nous disposons désormais de modèles majeurs : les dernières médailles olympiques françaises ont été remportées exclusivement par des femmes, Lauriane Nolot, Sarah Steyaert et Charline Picon, et Charlotte Yven a été sacrée championne de France Élite de course au large en 2025. Le travail doit maintenant porter sur la fidélisation des adolescentes et la formation de monitrices et d’entraîneures pour favoriser l’identification au sein de l’encadrement. »
Violette Dorange constitue-t-elle un modèle essentiel ?
J.-L.D. : « Oui, et son impact dépasse la pratique féminine. Violette s’adresse à toutes les générations grâce à sa capacité à rendre la voile accessible et à partager ses émotions. Ayant suivi l’ensemble du cursus fédéral, du club à la course au large en passant par l’olympisme, c’est une formidable ambassadrice. »
Pourrait-elle se lancer dans la voile olympique pour Los Angeles (États-Unis) ?
J.-L.D. : « L’olympisme et la course au large exigent un tel niveau d’engagement qu’il est impossible de mener les deux de front. Elle a fait son choix pour le moment. »
Quel est l’apport des nouvelles disciplines comme le wingfoil ?
J.-L.D. : « L’hybridation des disciplines séduit de nouveaux publics, des jeunes enfants, dès 7 ou 8 ans, aux skippers professionnels de course au large. Ce sont des opportunités fantastiques pour jouer avec l’eau et le vent. »
Comment la Fédération accompagne-t-elle la transition écologique et le recyclage ?
J.-L.D. : « Grâce à un partenariat historique avec l’Association pour la plaisance éco-responsable (APER), des campagnes annuelles permettent de déconstruire et de recycler les bateaux usagés, dériveurs comme habitables. De plus, le Trophée Eau et Environnement, créé avec Banque Populaire, encourage les initiatives de protection des milieux naturels dans les clubs. »
Quel est l’enjeu vis-à-vis des pratiquants libres non licenciés ?
J.-L.D. : « Nos clubs accueillent plus de 1,5 million de pratiquants. L’enjeu est de les rassembler au sein d’une communauté voile pour renforcer la représentativité de la Fédération face aux pouvoirs publics. Il faut aussi éviter la surréglementation et arbitrer les conflits d’usage sur les plans d’eau, notamment pour le kite. »
La FFVoile ambitionne-t-elle de créer une marque dédiée pour faire évoluer son image ?
J.-L.D. : « C’est possible. Le recrutement récent d’un directeur marketing et communication s’inscrit dans cette démarche : moderniser la plateforme de marque pour développer un sentiment d’appartenance communautaire et atténuer l’image institutionnelle. »
Comment la Fédération attire-t-elle les partenaires économiques ?
J.-L.D. : « La voile bénéficie d’une image très positive et de belles valeurs. Nous devons rendre notre communication moins technique pour mieux répondre aux attentes des entreprises. »
La sécurité en mer et lors des grands événements reste-t-elle un enjeu important ?
J.-L.D. : « En course au large, le suivi rigoureux de l’accidentologie et les retours d’expérience après chaque compétition garantissent un très haut niveau de sécurité, tandis que le port du gilet est devenu un réflexe naturel. Pour la sécurité des spectateurs, et à la suite de l’accident mortel à l’arrivée de la Route du Rhum 2022, un travail conjoint avec les préfectures maritimes et les directeurs de course a permis d’interdire les sorties de nuit lors des arrivées et de mieux encadrer les zones de navigation des plaisanciers. »
La Marina de Marseille (13) est-elle un héritage de Paris 2024 pour la voile française ?
J.-L.D. : « C’est un héritage exceptionnel des Jeux et un puissant accélérateur de performance pour nos équipes. »
Quel est le budget d’une préparation olympique pour Los Angeles (États-Unis) ?
J.-L.D. : « Une olympiade représente un budget global d’environ 8 millions d’euros. Bien que les coûts de déplacement aux États-Unis soient très élevés, l’Agence nationale du sport (ANS) répond présente pour soutenir les fédérations. »
La course au large n’est pas entrée au programme olympique de Paris 2024. La discipline a-t-elle une chance de revenir ?
J.-L.D. : « Le CIO privilégie désormais des épreuves courtes et spectaculaires. Au niveau international, World Sailing réévalue les supports, mais la FFVoile a pris une position ferme pour défendre le maintien du kite jusqu’aux Jeux de Brisbane (Australie) en 2032. »
Quel message adresseriez-vous aux candidats à l’élection présidentielle pour défendre le budget du sport ?
J.-L.D. : « Le sport ne constitue pas une dépense, mais un investissement rentable à long terme. Chaque euro investi génère entre 5 euros et 13 euros de bénéfices sociétaux en réduisant les dépenses de santé, en favorisant l’intégration citoyenne et en préservant la santé mentale. Alors que le sport ne représente que 0,17 % du budget de l’État, c’est un poste de profit pour la collectivité. »
Nous entendons pourtant peu les candidats sur ce sujet.
J.-L.D. : « En tant que vice-président du CNOSF, nous organisons le 1er février 2027 un grand débat avec les principaux candidats à l’élection présidentielle, en partenariat avec RMC, BFMTV et L’Équipe, afin d’inscrire le sport au cœur des enjeux électoraux. »
Entretien : Bruno Fraioli, à Saint-Malo (Ille-et-Vialaine)
© SportBusiness.Club – octobre 2026