25 septembre 2026

Temps de lecture : 7 min

Gilles Erb : “Le tennis de table doit donner l’image d’un sport spectaculaire”

Interview. Portée par l’effet Lebrun et plus de 250 000 licenciés, la FFTT veut transformer l’engouement pour le tennis de table en croissance durable, sportive et économique. L'instance travaille aussi sur la création d'une filiale commerciale.

La Fédération Française de Tennis de Table (FFTT) veut transformer son essor sportif en croissance économique. Forte de plus de 250 000 licenciés et d’une exposition renforcée grâce aux frères Félix et Alexis Lebrun, la FFTT prépare l’organisation de deux Coupes du monde successive, en 2027 à Montpellier (Hérault) puis en 2028 à Paris. La première nécessitera un budget de près de 5 millions d’euros. Un investissement stratégique pour développer les recettes, séduire de nouveaux partenaires et renforcer la valeur de la marque fédérale.

La FFTT finalise aussi à la création d’une filiale commerciale sous la marque “France Tennis de Table” dont l’objectif sera d’accueillir des investisseurs privés et financer plus rapidement son développement événementiel. « Nous posons actuellement les fondations de cette structure commerciale,» explique le président Gilles Erb dans notre entretien exclusif. La Fédération veut également convertir en licenciés une partie des 5 à 6 millions de pratiquants occasionnels et poursuivre la progression de ses ressources privées, en hausse depuis 2024.

La Fédération française de tennis de table (FFTT) vient d’annoncer l’organisation de deux éditions de la Coupe du monde : en 2027 à Montpellier et en 2028 à Paris. Quels sont les enjeux de ces deux événements d’envergure ?

G.E. : « Nous sommes particulièrement heureux et fiers d’avoir obtenu l’organisation, deux fois, de cette Coupe du monde, dans un contexte de forte concurrence internationale. En 2027, nous allons célébrer les 100 ans de notre fédération en accueillant l’une des plus prestigieuses compétitions de la planète : c’est une opportunité formidable. Le premier enjeu pour ces événements sera de permettre d’entretenir la passion de toute une génération : nos licenciés, nos fans, mais également le grand public. Dans cette période d’engouement exceptionnel, il s’agit de poursuivre l’histoire d’une fédération en pleine croissance, qui a su moderniser son image. Le deuxième enjeu est de maintenir la dynamique sportive en créant les meilleures conditions de performance pour nos champions. Dans la perspective des Jeux olympiques de Los Angeles 2028, organiser deux Coupes du monde à domicile en 2027 et 2028 constitue un levier stratégique majeur. Portés par le public français, nos joueurs performent davantage à domicile. De plus, les victoires en Coupe du monde attribuent de précieux points au classement mondial et pour l’attribution des quotas olympiques. Enfin, le troisième enjeu vise à consolider le lien privilégié qui unit la population française à nos athlètes, tout en traçant une trajectoire attractive pour les médias et les partenaires. »

Cet enjeu dépasse donc le cadre purement sportif. Est-il question de visibilité, de marketing, d’image ?

G.E. : « Absolument. Il s’agit de projeter l’image d’une fédération moderne et d’un sport spectaculaire, ce qui valorise l’ensemble du tennis de table français. Cette orientation se situe au cœur de notre stratégie événementielle et marketing. »

Quel est le budget prévisionnel pour l’édition 2027 de l’événement ?

G.E. : « Le budget pour la Coupe du monde 2027 s’élève à 4,9 millions d’euros. Nous évolurons dans un cadre marketing contraint. Les droits de la Coupe du monde appartiennent à un promoteur chinois, WTMG, auquel l’ITTF a initialement concédé les droits sur la période 2024/2028. J’ai réussi à convaincre ce partenaire de nous céder l’organisation pour deux éditions avec un modèle économique négocié spécifique : le promoteur conserve l’intégralité des droits télévisés qu’il a commercialisés sur cinq ans, et nous lui rétrocédons une partie des recettes de billetterie. »

La FFTT a dépassé la barre des 250 000 licenciés. Parvenez-vous à absorber cet afflux en matière d’infrastructures et d’encadrement humain ?

G.E. : « Nous apprenons à piloter cette forte croissance, avec un impératif de réactivité car cette dynamique ne durera pas indéfiniment. Au lendemain des Jeux olympiques, malgré le soutien apporté aux clubs pour étendre leurs capacités d’accueil, la demande a été si massive que des listes d’attente ont dû être établies et des inscriptions refusées. Cette situation est décevante, mais la vague d’adhésion était d’une ampleur inédite. Pour y répondre, nous avons déployé plusieurs leviers. D’abord, l’extension des lieux de pratique : sur ce point, nous avons inversé la courbe baissière en créant une soixantaine de nouveaux clubs l’an dernier, tout en aménageant des espaces en extérieur pour aller au plus près de tous les publics. Ensuite, la formation et l’encadrement : nous avons instauré des formations courtes, notamment un CQP [Certificat de Qualification Professionnelle] d’animateur de tennis de table, afin de mettre rapidement des encadrants qualifiés à disposition des clubs pour accueillir aussi bien les jeunes que les adultes de retour à la pratique. Enfin, il y a la diversification de l’offre : nous ajustons nos formules pour mieux répondre aux attentes variées de la population. »

Malgré cela, le point faible reste la féminisation : seulement 17% des licences. Comment les séduire ?

G.E. : « La progression observée des licenciés concerne l’ensemble des publics, et en valeur absolue, le nombre de pratiquantes a donc augmenté… bien que la hausse masculine ait été proportionnellement plus rapide. La féminisation demeure effectivement une priorité stratégique, notamment au regard des enjeux de sport-santé et de lutte contre la sédentarité. Par ailleurs, nos structures se sont historiquement construites autour de l’engagement compétitif. Aujourd’hui, il convient d’évoluer vers une culture de club moins axée sur le “tout compétition”, sachant que la compétition stricte n’intéresse plus que 9% de la population. »

Est-ce le principal gisement de développement ?

G.E. : « Oui : notre potentiel réside auprès des 5 à 6 millions de pratiquants occasionnels qui ne fréquentent pas encore nos clubs. Nous devons considérer nos clubs comme des points de contact et nos licenciés comme des pratiquants aux attentes diversifiées. Pour les séduire, nous développons des pratiques adaptées : le Ping Santé, des formats de compétition plus souples et festifs, le ping en extérieur, ainsi que le Ping Tour. Il s’agit d’une caravane itinérante combinant sport, culture et festivités, dont le lancement est prévu au printemps 2027. »

Nous posons actuellement les fondations d’une filiale commerciale

En juin 2025, la FFTT est devenue la première fédération olympique à mission. Que recouvre cet engagement ?

G.E. : « Une fédération sportive ne peut plus se limiter à former des champions ; elle doit apporter une contribution directe à la société. Ce statut à mission se traduit par plusieurs axes d’action d’utilité publique. L’éducation, d’abord. L’opération “Une école, une table” enregistre plus de 1 300 demandes annuelles et permet l’installation de 200 à 300 tables équipées de kits pédagogiques dans les cours d’école. Le sport-santé ensuite. Nous sommes référents sur l’accompagnement des maladies neurodégénératives, tels Alzheimer ou Parkinson, avec le soutien d’études scientifiques et de conventions nationales. Il y a aussi la santé publique. Le tennis de table constitue un levier accessible contre la sédentarité, responsable de 40 000 décès par an en France. Enfin, l’insertion et le lien social. Nous organisons plus de 40 sessions de job dating avec France Travail et nous promouvons l’inclusion et la mixité. Ce positionnement démontre aux collectivités locales que la Fédération est un partenaire structurant pour répondre aux enjeux sociaux. »

Quel est le bilan concernant le Ping VR, cette discipline en réalité virtuelle ?

G.E. : « Nous poursuivons activement son développement. Le Ping VR offre une passerelle moderne vers l’activité physique pour des adolescents souvent séduits par les écrans. Il s’agit d’une véritable discipline sportive, très exigeante physiquement en raison de l’absence de temps morts entre les échanges. Nous structurons cette communauté à travers des Championnats de France et un Challenge européen. »

Comment évaluez-vous l’impact des frères Lebrun sur la discipline et la fédération ?

G.E. : « “L’effet Lebrun” est d’une puissance exceptionnelle. Félix et Alexis sont des champions talentueux, ambitieux, attachants et d’excellents ambassadeurs dont la passion suscite un enthousiasme massif. Cette dynamique qu’ils portent s’accompagne de l’émergence d’une relève très performante : Flavien Coton (champion du monde U15 et révélation des Mondiaux seniors à Londres), Nina Guo Zheng (14e mondiale U19 à 16 ans), ou encore la moisson historique de sept titres européens sur 14 possibles lors des derniers Championnats d’Europe jeunes. »

La visibilité des frères Lebrun génère-t-elle des retombées économiques pour la Fédération ?

G.E. : « Oui, car la valorisation de notre image et les succès sportifs accroissent l’attractivité de la discipline. Même si le contexte économique incite parfois les partenaires à privilégier un partenariat direct avec les athlètes, la part de nos ressources privées a sensiblement progressé depuis 2024. Concernant les initiatives privées, comme la tournée spectacle “TShow” des frères Lebrun ou l’émergence de salles privées, la Fédération y voit là aussi une opportunité globale de création de valeur pour le tennis de table. Notre rôle n’est pas d’exercer un monopole, mais de soutenir la visibilité du sport sous toutes ses formes. »

Où en est le projet de filiale commerciale sous la marque “France Tennis de Table” ?

G.E. : « Nous posons actuellement les fondations de cette filiale commerciale. L’objectif est d’élaborer un business plan solide permettant d’attirer des investisseurs privés, d’augmenter le capital et de financer plus rapidement notre développement événementiel avec l’organisation de Coupes du monde ou de tournois WTT. »

Un acteur privé pourrait-il entrer au capital de cette filiale commerciale ?

G.E. : « C’est tout à fait possible, la réflexion est en cours ».

Comment la fédération anticipe t-elle la préparation des Jeux de Los Angeles 2028 sur le plan financier ?

G.E. : « À partir de l’excédent dégagé en 2025, nous avons constitué une première réserve de plus de 60 000 euros dédiée au haut niveau pour Los Angeles 2028. Cet effort d’anticipation sera amplifié en 2026 et 2027 pour faire face au coût croissant de la très haute performance, et aux coûts observés là-bas, en Californie. »

Avez-vous un message à l’attention des futurs candidats à l’élection présidentielle concernant la place du sport dans notre Société ?

G.E. : « Le sport ne doit pas être perçu comme un poste de dépense, mais comme un investissement d’avenir. Alors que la sédentarité représente un coût annuel de 140 milliards d’euros pour la collectivité, rappeler que 1 euro investi dans le sport génère 13 euros d’économies sur la dépense publique est fondamental. Par ailleurs, le sport est l’un des rares leviers capables de créer du lien social, de rassembler toutes les générations et d’apporter des solutions concrètes aux défis de notre société. »

Entretien : Bruno Fraioli
© SportBusiness.Club – Septembre 2026

Allez plus loin avec Sport Business Club

Abonnement à Sport Business Club

Inscription à la newsletter

Le Goupe INfluencia